mardi 16 août 2011

wiki-roman-feuilleton (8/60)

Elikia avait bouclé sa journée plus tard que d'habitude. Cela ne l'embêtait pas outre mesure. Il avait pu abattre le boulot du mois : le tri et le réordonnement de 2300 catégories liées à l'automobile. Il était en avance sur son schedule. Les objectifs de demain, d'après-demain et des deux jours suivants étaient déjà atteints. Il se conformait à l'image de l'employé-modèle telle que véhiculée par la doctrine du détachement relationnel. La hiérarchie serait contente de lui. Il allait pouvoir demander un congé. Sa famille résidait au Bandundu, une ancienne région de l'ex-Congo-Kinhasa qui avait accédé à l'indépendance au cours de la décennie 2010. Dominée pendant près de 20 ans par un dictateur éclairé, le pays avait fait récemment l'acquisition d'un régime démocratique. Elikia comptait demander prochainement sa mutation sur place. Tout dépendrait de ces états de service au sein de la Fondation, qui sans atteindre les proportions quasi-masochistes de ceux de Ramaad demeuraient excellents. Ainsi que de la perpétuation d'un certains nombre de réseaux personnels dans son ancienne patrie.

Délivré du poids pénible de ces imbitables catégories, l'esprit d'Elikia s'abandonnait à des conjectures sans fin. Pour un peu, il en aurait manqué son métro. Quelque chose l'avait heureusement rappelé à l'ordre. Il avait senti un visage familier se poser sur lui. Il se retourna. Il vit Ramaad, debout, à une dizaine de mètres de là, juste sous l'enseigne lumineuse annonçant les horaires du train. Il n'avait pas l'air de le regarder. Les portes s'ouvraient et il était tout prêt de s'engouffrer dans le troisième wagon. Elikia pressa le pas et le rejoignit juste avant le départ du métro.

— Tiens, tiens… Tu ne prends pas le RER aujourd'hui ?
— Non. J'ai un date dans le centre-ville.
— Tu descend où ?
— Chemin vert. Et toi ?
— Deux stations plus loin. Aux Filles du Calvaire.
— Ah… Je ne pensais pas que tu habitais par là.
— Ben si, comme tu vois.

Le métro avançait lentement. Du moins comparativement au RER de Ramaad, qui traversait une bonne partie de l'Île-de-France en une demi-heure. En dehors de quelques aménagements mineurs, la ligne 8 n'avait pas fondamentalement évoluée depuis le début du siècle : pas de wagons de tête coulissants, pas de soutien à air comprimé… Voire dans certaines stations, pas de portes automatiques. Les transports publics du Bandundu devaient être certainement mieux équipés. Voilà qui, par-delà tout sentiment de nostalgie, motiverait le retour d'Elikia dans son heimat.

— Et sinon… Elle est jolie ?
— Qui ?
— Ton date.
— Assez. Elle n'est pas canon-canon mais… Comment dirait-on ? Agréable à regarder.
— Tu la connais depuis longtemps ?
— Une semaine. C'est une de mes ex qui m'a envoyé son contact.
— Et tu as confiance en elle. En ton ex, je veux dire…
— Oui, oui. Nous sommes resté ami. Tant que nous étions ensemble nous nous détestions. Puis, depuis qu'il n'y a plus d'enjeux de couple, on s'entend très bien. Il n'y a pas à dire, c'est épuisant l'amour.

Tout ce que racontait Ramaad était vrai. Hormis la datation. Les éléments narratifs les plus récents remontaient à plus d'un an. Il avait rapidement improvisé un gloubi-boulga de sa vie sentimental pour assoupir les suspicions d'Elikiaa, tandis que le métro serpentait l'interminable ligne 8.

…suite au prochain épisode

dimanche 14 août 2011

Le web-roman-feuilleton, présent et futur…

Il y a une dizaine de jours, je publiais le premier épisode de mon wiki-roman-feuilleton. Je lançais cette entreprise éditoriale en somnambule : sans avoir vraiment conscience de ce que je faisais, je le faisais. Je me fixais toute une série d’objectifs arbitraires (écrire 60 billets autour de Wikipédia, à raison de près d’un billet par jour). Mes motivations m’étaient assez occultes. Je les perçois mieux aujourd’hui.

Je souhaitais dynamiser mon activité littéraire. Je suis, dirait-on, un écrivain de chambre. J’ai accumulé les projets romanesques depuis une huitaine d’années, certains assez avancés, d’autres réduits à quelques lignes abstraites. Aucun n’a jamais abouti. Je n’ai eu le temps de les alimenter que pendant les périodes extrascolaires. Or, de 14 à 22 ans, l’on ne cesse changer d’optique, brûlant une année ce que l’on avait adoré au cours de la précédente, découvrant sans cesse de nouveaux champs d’expériences, de nouveaux styles. Une fuite en avant, certainement stimulante mais peu productive. Je me retrouve aujourd’hui avec un large stock de textes dont, pour la plupart, je n’ai jamais été que le seul lecteur.

La publication régulière permet de limiter cette dérivée. Je ne suis plus seul. Je dois tenir compte des attentes d’un lectorat en formation. Cette spéculation génère des obligations : je ne peux prendre le risque de trop détourner le roman de ses intentions initiales. En outre, un rythme de publication quotidien amoindrit la tentation de la procrastination. Je ne peux remettre l’écriture de mon millier de mots journalier. Je dois m’y mettre maintenant, sans attendre un hypothétique temps de grâce. Je fais l’excellent apprentissage d’une écriture banale, fonctionnariale.

Je ne le découvre qu’aujourd’hui, mais le web-roman n’est pas né d’hier. Il est apparu dès qu’il est devenu possible — soit, dès que des infrastructures adaptées permirent à n’importe quel quidam de publier n’importe quel texte à l’attention de n’importe qui. Dès la fin des années 1980, une Electronic Literature commence à se manifester. Soit une littérature destinée à être lue exclusivement sur un ordinateur. En 1987, Michael Joyce dote cette littérature très théorique de ses lettres de noblesse avec Afternoon, a Story — il est toujours régulièrement édité sur format CD-Rom. De l’Electronic Literature à la Web Literature la conversion est relativement aisée. On voit ainsi émerger les premières Web Fiction à la toute-fin des années 1990

Peut-être sous influence anglo-saxonne, le genre a connu une certaine fortune au Québec. On y trouve notamment une production très bien faite qui possède déjà son petit parfum de classique, Mille Vies de Denis Vézina. Financé par les bibliothèque publiques, ce web-roman-feuilleton a rencontré un certain succès — preuve s’il en est que le dispositif fonctionne. En dépit de ce précédent francophone significatif, la France peine à s’y mettre. On sent néanmoins comme un frémissement depuis la fin de l’année dernière.

Dans l’ensemble, les webromans restent très stéréotypés. Ils ne prennent pas acte de la spécificité du cadre éditorial. Ils se contentent d’importer tels quels des styles, des genres et des dispositions textuelles purement littéraires — un peu à la manière du cinéma académique des années 1900 qui, sur le modèle de L'Assassinat du duc de Guise, se cantonnait au théâtre filmé.

On trouve un archétype de cette importation sur une  websérie morte-née. Le premier épisode propose une description assez épaisse d’une planète entièrement gelée. La simple vision de l’image du texte tend à décourager le lecteur. Ces larges blocs de mots, ce mouvement narratif assez lent voire contemplatif — toutes sortes de choses qui paraissent acceptables sur une feuille de papier, mais désagréables sur un écran lumineux : 



Par-delà son image, le texte possède une originalité toute relative. Il se résume à une série d’emprunts aux recettes de l’heroic fantasy et du roman d’aventures. Ce n’est pas l’exemple le plus banal. ARCA va jusqu’à diffuser les épisodes hors-internet (apparemment par voie de mail). Le pitch narratif est une resucée vaguement fatiguée du roman-d’aventure-historique-cabbalistique-complot-mondial-irrationnel. Une autre initiative, mises au point par un deux normaliens, ne semble guère plus emballante. Il s’agit d’un roman policier placé à l’époque d’Henri IV. Je n’ai pas pu juger sur pièce : l’url du site renvoie vers tout autre chose, ce qui laisse à entendre que l’entreprise n’a pas dû aller bien loin.

Paradoxalement, les webromans les plus audacieux sont également ceux qui assument explicitement une identité littéraire. Tout dans Mille Vies rappelle le livre : on tourne des pages, les chapitres correspondent à des marques-pages, le fond du site présente l’équivalent visuel d’un bureau. Néanmoins, l’auteur ne se prive d’utiliser les ressources propres aux numériques : liens hypertextes, possibilité d’envoyer ses suggestions à l’auteur etc. Deux autres publications — beaucoup moins connues même si elles gagneraient à l’être — font également preuve de cette prudence expérimentale.

Le Mensékhar d’Eloïs Lom est un roman de science fiction, écrit en 1996 et jamais édité faute d’avoir trouvé preneur. Il repose pourtant sur un postulat assez intrigant : utiliser les procédés narratifs de la mythologie grecque dans le cadre d’un Space opera. La littérature SF a certes déjà fait un usage abondant des noms et récits de cette mythologie (il suffit de consulter la liste des œuvres de Dan Simmons pour s’en persuader). A ma connaissance, cet emprunt ne va jamais jusqu’à la restitution telle quelle de ses schémas structurels. C’est pourtant ce que fait le Mensékhar en modelant son développement sur celui d’une tragédie athénienne : tous les personnages vivent dans l’attente d’une apocalypse prévue dès les premiers épisodes. Afin d’étayer ce postulat intertextuel, Eloïs Lom tire partie des interactions possibles entre une multitude de textes : commentaires, notes de lecture, épisodes romanesques, articles encyclopédiques… Ce qu’il met en scène ce n’est pas un roman, mais plutôt l’atelier d’un roman : tous les conseils, les indications, les inspirations qui nourrissent l’activité de réécriture d’une œuvre vielle de quinze ans.

La Chambre floue d’Eric Méfret joue a contrario la carte de la diversification sensorielle. Le site publie en feuilleton un romans épuisé et jamais réédité de l’auteur, Neuronnex, sorte d’uchronie futuriste racontée à la manière d’un néo-polar. Il ne les publie pas en bloc, mais ménage toute une série d’enrichissement sémantiques. L’auteur n’a pas songé à la seule lecture du texte mais son appréhension en tant qu’image. Un soin particulier est apporté à la typographie (police, italique…) ainsi qu’à l’inscription des mots dans un espace visuel (fond noir, titres floutés). Enfin, un accompagnement musical rock’n’roll accompagne la lecture et produit d’amusants effets de décalages et de distanciations.

Dans les deux cas, on le voit, le webroman n’a pas été écrit mais transcrit pour le web. Et ce n’est pas forcément plus mal. Sensibles aux divergences profondes entre la feuille et l’écran, les auteurs se sont décarcassés pour identifier des plus-values artistiques. Eloïs Lom concilie le texte avec le contexte : l’un n’est pas explicitement distingué de l’autre, mais tout deux participent d’une même entreprise éditoriale. Eric Méfret joue sur la double qualité du mot comme image et comme sens. Ces deux options résument-elles toute la spécificité du webroman ? Pas tout-à-fait.

Ce sont effectivement les premières qui se présentent à l’esprit. Lorsque j’ai mis en place mon wiki-roman-feuilleton, mon premier souci fut de mettre en place un lectorat stable afin de développer les échanges auteurs-lecteurs par le biais de nombreux co-textes (commentaires, tweets…). Je voulais construire mon feuilleton comme un wiki. En témoigne ces tweets :



Je me suis rapidement rendu compte que cet objectif n’était pas vraiment réalisable. En tant qu’auteur, j’avais déjà une idée bien précise de l’intrigue (et de ses rebonds) en tête. Ne connaissant pas les points-de-fuite vers lesquels tendent la narration, les lecteurs peuvent difficilement suggérer certains retournement de l’intrigue. Leur liberté, que je pensais totale, se trouve de facto limitée.

Par la suite, je me suis efforcé de concevoir des illustrations autonomes, propres à stimuler la lecture et à lui donner une dimension supplémentaire. Deux de mes feuilletons comportent une image fictive (ici et là). Un autre va jusqu’à intégrer une vidéo. Cependant, ces illustrations représentent une charge de travail supplémentaire. Je ne peux les réaliser que lorsque j’ai le temps et l’inspiration nécessaire.

Chacune des options est insuffisante en elle-même. Il n’est même pas sûr que leur combinaison suffise. D’autres trucs et ficelles restent à découvrir ou à populariser. J’ai récemment commencé à m’aventurer sur une piste prometteuse : la fictionnalisation de l’actualité. Le blog voire plus largement le web, présentent cette particularité de dater systématiquement chaque ajout d’information. Chacun de mes billets sont introduits par une mention calendaire, soit, dans le cas présent : « le 14 août 2011 ». En jouant sur cette datation systématique, on peut produire des effets littéraires assez stimulants. Ainsi, mon feuilleton du 6 août propose un compte-rendu fictif de la dégradation de la note de la dette américaine par Standard and Poor’s le jour-même où cette dégradation intervient.

Parallèlement je réfléchis beaucoup sur la longueur idéale du feuilleton web. L’œil humain a apparemment du mal à fixer un seul long texte sur l’écran. Peut-être est-il gêné par la luminosité et doit-il en compenser la monotonie en variant fréquemment l’affichage (l’internaute est, par définition, un zappeur-né). Le webromancier se doit de tenir compte de cette donnée peut-être anthropologique. Mes sept premiers feuilletons maintenaient un rythme de croisière d’un peu plus de 1000 mots. Le huitième descend soudainement en-deçà de la barre des 500.

Le champ d’expérimentation n’est pas clôt et s’étend toujours.

Bref, il n’y a pas une recette miracle qui ferait instantanément d’un texte un webroman en bonne et due forme. Cela n’a rien d’exceptionnel. Le cinéma ne se résume pas aux mouvements de caméra, aux voix off, aux décors réels et à la musique d’accompagnement. Il compose une articulation de tout ça. C’est à cette orchestration des procédés que doit parvenir le webroman. Le chemin est encore long. Mais, après tout, en 1911, le cinéma n’avait donné qu’une assez faible idée de ses potentialités.

vendredi 12 août 2011

wiki-roman-feuilleton (7/60)

Le dimanche 11 août 2041 ne ressemblait pas au samedi 10 août 2041. Après une longue série de pluies aussi violentes qu’intermittentes — la langue courante commençait à évoquer une mousson parisienne — s’en était suivi un soleil de plomb. Le ciel affichait une clarté aveuglante qui se reflétait partout : sur la Seine, les fontaines publiques, les vitres fuyantes des RERs en marche, les casques des conversants, les bawling squids argentés des milices et le regard de certains égarés. Ramaad comptait parmi les égarés.

Il avait marché toute la mâtinée. Parti de son deux pièces pour boire un café, il avait finalement erré de quartiers en quartiers. Il espérait sans doute que l’incertitude de l’errance restaurerait, par compensation, la certitude de l’esprit. Ne résistant pas à l’appel des ruelles dérobées, il s’enfonçait progressivement dans une zone secondaire assez glauque. Ancienne partie de Paris, elle s’en était détachée depuis la publication du décret municipal du 11 novembre 2035. Sa désignation officielle était le lieu-dit de Monceau mais les parisiens se contentaient généralement du seul nom de Lieu-dit. Elle couvrait le nord du VIIIe arrondissement et une bonne partie du XVIIIe. La densité était faible (guère plus élevée que celle d’un bourg provincial). Les immeubles, inoccupées, étaient progressivement abattus pour laisser place à des espaces verts. En attendant une hypothétique reconversion écologique, le Lieu-dit se repeuplait sur le modèle d’Harlem : y affluaient ceux dont on ne voulait pas ou plus.

Il ne devrait pas, mais Ramaad aimait plutôt ce coin-là. En particulier un large terrain vague où, abandonnée à ses libres penchants, la nature dessinaient des paysages surprenants. Il évoluait au sein d’une faune un peu hébétée d’immigrés récents, de marginaux et de chômeurs en fin de droit. Il gardait ses distances et prit place sur son banc habituel. Le panorama désolé qui s’offrait à ses yeux était propice à l’éveil de ses pensées :


Il resta près d’un quart d’heure en proie à une certaine mélancolie. Enfin, il se sentit rasséréné. Il inspira, tourna la tête à-droite-à-gauche, agrippa sa ceinture et la secoua légèrement. Un tilt positif. Le système était en marche. Ramaad soulevait maintenant ses lèvres à rythmes réguliers. Aucun son ne sortait. Il avait pourtant l’air de se comprendre. Les quelques promeneurs qui passaient à proximité s’étonnaient de ce comportement déviant : un sourd monologuant ? un idiot en pleine conversation avec lui-même ? On le fixait, interrogatif. Puis, faute d’y trouver une explication rationnelle, on s’éloignait.

Le point-de-vue de Ramaad était tout autre. En activant le petit appareil de Guido Colón, il avait provoqué l’émanation d’un champ de silence. Son corps se trouvait cerné par une muraille invisible. Quelque chose de comparable au champ électromagnétique de la Terre, à ceci près ce champ ne filtrait pas les vents solaires mais les sons humains. Les fréquences entrantes et sortantes étaient diminuées d’une centaine de décibels. L’explosion d’une bombe JK aurait fait l’effet de la chute d’une feuille morte. Tout le reste demeurait inaudible.

Quiconque pénétrait le champ de silence pouvait parfaitement percevoir les sons attachés aux mouvements articulatoires de Ramaad. La protection n’était pas infaillible mais bénéficiait de la perpétuation de certains habitus sociaux-culturels : dans la plupart des pays occidentaux les relations corps-à-corps demeuraient distantes. Un vide doit s’imposer pour permettre à chaque individu de préserver son intimité et son individualité. Dans les années 60 du siècle dernier, un sociologue américain avait qualifié cette modulation spatiale des rapports humains de proxémie. Cette proxémie constituait la garantie la plus efficace de l’inviolabilité du champ de silence.

L’appareil de Colón ne retenait pas seulement les sons. Il les transmettait également sur une fréquence cryptée. Ramaad pouvait ainsi converser librement. D’autant que les milices et les vigiles ne s’aventuraient pas au cœur du Lieu-dit. Ils en surveillaient la périphérie, les entrées et les sorties. Tout ce qui pouvait se passer à l’intérieur ne les intéressaient pas.
— Salut Ramaad. Ton dimanche matin se passe bien.
— Correctement. Sans plus. Probablement studieux en fait. Ce serait compliqué de mener l’enquête pendant les heures de bureau. Tu as trouvé les adresses ?
— Pas tout-à-fait. La Fondation est soucieuse de protéger la vie privée de ses employés. Elle est encore très loin d’appliquer intégralement les préceptes du détachement relationnel. Ce qui n’arrange rien.
— Mais c’est un cas de force majeur. On ne pourra rien pour eux s’ils s’amusent avec des conneries de ce genre. Comme dit le proverbe : « Aide-toi pour être aidé ».
— Ils en sont bien conscient. Mais ils tiennent à respecter les procédures. Faut d’abord que j’envoie un formulaire en bonne et due forme à un checkuser, qu’il examine le cas en comité… Ça prendra bien un mois.
— On n’a pas le temps. Ms Liǎojiě me l’a bien dit : les opérations commencent dans quelques jours.
— Je le sais. C’est bien la raison pour laquelle je me suis permis de me renseigner de mon côté. Comme beaucoup des membres de la Fondation, deux de tes trois collègues contribuent à titre bénévole sur Wikipédia. En bidouillant un peu le système j’ai pu récupérer leurs codes IPX — et donc, indirectement leur localisation.
— Alors.
— Enzo Cretsmar campe au 14 rue de Charonne. Anya au 46 avenue d’Italie mais j’ai un doute là-dessus. L’adresse est aussi celle d’un café. Il n’est pas exclu qu’elle ne contribue pas de chez elle.
— Et pour Elikia ?
— Rien-Nada-Zilch. Il fait un job de fonctionnaire. Tu ne le savais ptêt pas, mais il effectué toute sa carrière dans de nombreuses ONG ouest-africaines. Pour le retrouver, il faudra revenir aux bonnes vieilles méthodes.
— Lesquelles ?
— La filature… Demain soir, si tu peux, en sortant du bureau, tu le suis. Si possible, fais-lui croire que tu as un rendez-vous dans le même quartier que lui. Dès qu’il sors du métro, tu fais mine de le quitter, tu attends qu’il se situe à bonne distance, puis tu ne le lâches plus. Dès que tu parviens à identifier son logement, tu me fais signe. Je te rejoins.
— OK. OK.
Un second tilt retentit. La conversation était terminée. Le champ de silence s’estompa. Ramaad reprit conscience du bruit de la ville — toutes ces routines sonores qui passaient inaperçues en temps normal… Il trembla convulsivement face l’intrusion soudaine du quotidien.

Dans l’ensemble, l’échange était plutôt rassurant. Colón prenait les choses en main. Il allait sans doute usurper une bonne part de son mérite. En même temps, il s’investissait franchement, sans réticence ni hypocrisie. Il ferait tout pour que la mission aboutisse. Mieux valait partager le succès ou l’échec, que de faire face, seul, à leurs conséquences pas toujours plaisantes. La mission ne l’inquiétait pas plus que ça. Ce qu’il redoutait, c’était l’après-mission. Ce moment que les romans d’espionnage masquent derrière un The End triomphal, mais qui constituait souvent le véritable The End des espions de chair.

mercredi 10 août 2011

wiki-roman-feuilleton (6/60)

— Mais c'est un travail de patrouilleur
— Le travail de patrouilleur est déjà fait [claquement de langue significatif qui traduisait une certaine posture condescendante]… Fait et bien fait. Je ne tiens pas à vous en dire beaucoup. Suffisamment pour que vous pouviez commencer votre enquête… Mais, pas plus que suffisamment.
— Vous ne me faîtes pas confiance.
— Ce n'est pas la question. On vous fait — raisonnablement — confiance. On a soumis votre CV en même temps que ceux de vos collègues à la DD…
— La DD ?
— Détection des défection. Du jargon administratif. Il ne s'agit pas d'un service mais d'un centre informatique de traitement des données qui, en fonction des antécédents et du comportement présent évalue le risque de défection potentiel ou RDP, d'un individu donné. Votre RDP était très faible, de l'ordre de 2,1 %, sachant que le RDP moyen tourne autour de 5,4% par décennie. Par comparaison, vos trois collègues présentent des taux sensiblement plus élevés : 6,3% pour M. Buntu, 7,7% pour Ms Tamah et jusqu'à 13% pour M. Claustmar.
— Hmm… Qu’est-ce que vous entendez exactement par défection ? La trahison complète, l’espionnage en amateur, le simple fait de s’arranger de temps à autres… Le terme me paraît vague. Trop vague pour permettre la mise au moins de séries statistiques.
— Par défection l’on entend le fait de renier complètement l’autorité hiérarchique. D’agir comme si l’on ne faisait pas à proprement partie d’une organisation. L’arrangement intempestif mène à la défection, mais ne constitue pas la défection en elle-même. Un peu l’équivalent d’une drogue : on ne dira pas d’un sujet non dépendant qu’il est drogué. Juste un drogué potentiel.
— OK. Vous me faîtes donc confiance. Mais vous ne me dîtes rien, ou presque. Il y a un truc qui cloche.
— Nous ne sommes pas dans une situation facile. Je vous demande de faire preuve d’un peu de compréhension. Ce qui se passe est beaucoup trop gros pour que vous le sachiez. Ça vous handicaperait. Pas seulement pour cette mission. Pour votre vie entière. On n’a pour l’heure qu’une faible idée des acteurs impliqués. C’est suffisant pour nous ôter le sommeil…
— Cela vous effraie vraiment, ce truc ? Tant que ça ? J’ai du mal à imaginer. La Fondation paraît si puissante.
— Elle l’est, Ramaad, elle l’est… Mais, réveillez-vous et regardez un peu autour de vous. Il n’y a plus de police. La violence légitime est détenue par les milices et les agences de surveillance, et cette violence-là se monnaye. Celui qui a de l’argent n’a rien à craindre et tout à espérer.
— Si vous le dîtes… Bon, concrètement, qu’est-ce que je dois faire ?
— Dans l’immédiat pas grand chose. Les véritables opérations commenceront la semaine prochaine. Tout ce qu’on vous demandera c’est de prendre contact avec Guido Colón. Vous le connaissez ?
— Non.
— C’est un patrouilleur. Il vous assistera. Vous devrez faire appel à lui pour vérifier les contributions masquées.
— Pourquoi ne pas faire appel à Théo ? Théo Victor. Je m’entends bien avec lui. Je sais comment il travaille.
— M. Victor fait partie de la liste des défecteurs potentiels. En tant que patrouilleur attaché à votre service, il a accès à votre connexion sécurisée et peut l’utiliser à des fins para-professionnelles.
— Son RDB ou RDP — je ne sais plus — est élevé ?
— Assez. 10,35%. Mais vous ne devez pas y accordez trop d’importance. Au même titre que votre administratrice, Ms Korruptsiya, il appartient à un second cercle de suspect. Techniquement, tous deux peuvent avoir initié la manipulation. Ils ne peuvent pas l’avoir mené jusqu’à son terme. Leurs temps de présence sont trop brefs : M. Victor agit comme patrouilleur pour le compte de quatre autres services ; en tant qu’administratrice Ms Korruptsiya a bien d’autres choses à faire que de traîner à faire de l’éditorial. Il leur fallait au moins l’assistance d’un complice — soit l’un de vos trois collègues.
L’enregistrement s’arrêtait là. La conversation s’était certes poursuivie sur certains points secondaires et d’autres qui l’étaient moins. Néanmoins, Ramaad ne jugeait pas nécessaire d’en informer Guido Colón. Il avait édité le fichier sonore et accolé avec une grande finesse le « l’un de vos trois collègues » avec « bonsoir — bonsoir — claquement de porte ». A l’audition c’était indécelable.

Colón demanda à réécouter deux ou trois points sensibles. Il inscrivait quelques traits furtifs sur une feuille-écran fraîchement déroulée. Tout en lui dénotait le professionnel. Il avait manqué de peu d’obtenir le prix de patrouilleur de l’année en février. Il ne manquerait pas sa promotion. Cette affaire était, pour sa carrière, une voie royale : une embrouille énorme, destinée à demeurer occulte. Indépendamment des résultats obtenus, il faudrait lui acheter son silence. Il ne continuerait à collaborer avec la Fondation qu’en montant en grade.

Il y a une heure encore, Ramaad craignait de devoir se reposer sur un incompétent. Ses craintes étaient maintenant exactement inverses : Colón risquait, non, allait lui piquer le job. A évaluer leurs positions respectives, il visualisait très clairement le schéma qui allait se mettre en place : Ramaad espion, indicateur et homme-à-tout-faire qui se renseigne et agit pour le compte de Colón, décideur, expert et homme-à-tout-savoir. Il prendrait tous les risques, se ferait probablement détecter puis enlever par une milice dans l’indifférence générale. Tranquillement entreposé dans les locaux de la Fondation, Colón récolterait seul les lauriers de la mission — ou, car c’était plus probable, les lauriers de son silence.

Ramaad avait coupé le fichier pour jauger l’intelligence de son interlocuteur : si il s’avérait aussi borné et petit-bourgeois que Théo Victor, il ne serait pas la peine d’aller plus loin. Cette précaution n’avait plus aucune signification désormais. Rien qu’à voir la mine un peu indécise de Ramaad, Colón avait deviné l’ampleur de l’affaire. Il agirait en conséquence.

Toutefois en gardant pour lui seul quelques billes, Ramaad se gardait un ascendant que, malgré toute sa sagacité, le patrouilleur serait bien incapable de lui dénier. Il verrait plus clair. Il verrait plus loin. Pour l’heure, il feignait la modestie et plaçait le patrouilleur dans la très confortable position de maître d’école :
— Que dois-je faire ? Ms Liǎojiě m’a confirmé que les opérations ne débuteraient que la semaine prochaine. Je suppose que je dois les préparer en amont. Vous avez plus d’expérience de ces choses que moi. Que me conseillez-vous ?
— « Avant d’agir il faut penser » dit le dicton. On ne va pas procéder autrement. Je propose qu’on se répartisse la tâche. De votre côté, vous sondez discrètement vos collègues. Vous essayez d’identifier leurs engagements, leurs affiliations courantes : que font-ils en dehors des heures de travail ? participent-ils à des associations quelconques ? Ce genre de junk. De mon côté, je compile les données biographiques sur eux, en écumant les ressources de la Fondation, de l’État civil. Avec un peu de chance ils se sont inscrit sur Facebook avant que le réseau ferme. Quels âges ont-ils ?
— Anya a 32 ans. Les autres je ne sais pas. Ils sont assez taiseux sur leur vie privée.
— Pas de souci. On saura tout ça bien assez tôt. Et, tant que j’y pense, afin de concorder nos efforts, ce ne serait pas plus mal qu’on reste en contact… discret.
Il lui passa un petit appareil, vraisemblablement destiné à s’accrocher sur une ceinture.
— La notice est à l’intérieur.
Sur ce, il retourna à ses feuilles-écrans. La réunion était terminée.

lundi 8 août 2011

wiki-roman-feuilleton (5/60)

Petite indication préalable : la vidéo a été conçue spécialement pour ce billet, afin de servir d'illustration autonome et extra-textuelle à la curieuse expérimentation littéraire que je suis en train de mener.

Ramaad ne dormait toujours pas. Il pensait, mettait au point des constructions mentales plus ou moins élaborées, et estimait intuitivement que cette activité anxiogène allait l’assoupir. Rien n’y faisait. Il était pas loin de quatre heures. La circulation était au point mort. On entendait vaguement le passage de quelques vélos, les rondes des milices, les éclats impromptus de quelques feuilles-écrans abandonnées, qui persistaient malgré tout à fonctionner. L’une d’entre elles, posée sur un banc, débitait en pointillé les nouvelles de la nuit : « heurts entre… l’organisation a décidé… chiffre de la croissance… le responsable de France SA… ».

Ramaad se leva. En allumant sa lampe de chevet, il dissipa les rumeurs de la ville. Il n’entendait plus que lui : ses bâillements, son pas traînant, sa digestion… Il avait faim. La cuisine n’était peuplée que de quelques badauds hagards. A cette heure avancée, le zào ne diffusait que les images des somnambules, des marginaux, d'insomniaques. Bien qu’il se reconnaisse un peu dans cette population clairsemée, Ramaad ne tenait pas particulièrement à la fréquenter. Il débrancha le zào. Il avala une pilule d'alconoïne, prit une capsule de thé rwandais et un pain éternel. Ainsi armé, il se réinstalla dans la chambre et activa une immense feuille-écran, qui couvrait une bonne partie de la surface d’un mur.

Il ne souhaitait pas s’informer, mais se distraire. En quelques gestes, il afficha la sélection de Remixes que lui avait préparé la machine. Son œil fut arrêté par une production de Jame Entangled. Celui-ci n’était qu’un monteur amateur (voire très amateur) mais, souvent en quête de naïveté et de simplicité, Ramaad aimait bien ses productions. Il sélectionna l’objet et se vit se dérouler une curieuse réécriture de Casablanca (un film vieux d’un siècle) sous forme de film muet :



Ramaad n’était pas vraiment satisfait par cette remise en scène. C’était beaucoup trop court (pas plus de quatre minutes). Assez bien insérée, la nouvelle intrigue ne menait nulle part. Jame Entangled avait fait beaucoup mieux — il gardait un souvenir ému d’une comédiette française du siècle dernier transformée en film épique lourdingue sur le modèle de Avatar ou de Création interrompue. Un peu frustrant, ce programme lui avait néanmoins clarifié les idées. Sa réflexion avait longtemps erré sans attaches. Remise en forme par la remise en scène elle se soumettait à une discipline rationnelle qui permettrait peut-être d’avancer.

Ramaad attrapa cinq feuilles-écrans de la taille d’un post-it. Il les manipula et l’on vit bientôt apparaître cinq figures distinctes. Il avait l’impression de tenir en main un jeu de poker. Il devait se défausser de quatre cartes et n’en garder qu’une seule. Dans cette optique, il fallait tenir compte de la valeur individuelle de chaque carte, mais aussi spéculer sur le jeu des autres protagonistes de cette partie : le manipulateur, les entreprises ou États qui le financent, les institutions plus ou moins occultes qui le soutiennent, voire la Fondation elle-même…

Dans l’immédiat, il se contenta de décrypter sa main. Trois des cinq figures faisaient parties de son service — il s’agissait des trois collègues dont nous avons déjà parlé. Les deux restantes avaient pu avoir accès à ses terminaux informatiques : le patrouilleur Théo Victor et l’administratrice Xénia Korruptsiya. Il pouvait dors et déjà les défausser. Si Ms Liǎojiě disait vrai, la fraude était beaucoup trop conséquente pour que des personnes présentes par intermittentes puisse la mettre au point. En tout et pour tout, Théo Victor était intervenu que cinq fois au cours du dernier mois. Ms Korruptsiya venait plus souvent, mais généralement pour des missions de maintenance ou pour s’assurer de la cohésion du groupe.

Il se trouvait donc face à ses trois collègues : Anya Tamah, Elikia Buntu et Enzo Cretsmar. Ses suspicions pouvaient peut-être peser en priorité sur les deux premiers. Ils étaient d’origine étrangère et un restant de patriotisme pourrait les inciter à travailler pour leur pays natal. En même temps, ce statut était monnaie courante au sein de la Fondation, qui employait fréquemment des polyglottes et des binationaux. C’était le cas de Ms Liǎojiě et, dans une certaine mesure, de Ramaad lui-même. En outre, l’on savait peu de chose sur la vie d’Enzo Crestmar — son article sur l’encyclopédie seconde s’en tenait à des formalités d’usage. Il allait devoir se renseigner. Si possible en consultant les suspects à leur insu.