vendredi 12 août 2011

wiki-roman-feuilleton (7/60)

Le dimanche 11 août 2041 ne ressemblait pas au samedi 10 août 2041. Après une longue série de pluies aussi violentes qu’intermittentes — la langue courante commençait à évoquer une mousson parisienne — s’en était suivi un soleil de plomb. Le ciel affichait une clarté aveuglante qui se reflétait partout : sur la Seine, les fontaines publiques, les vitres fuyantes des RERs en marche, les casques des conversants, les bawling squids argentés des milices et le regard de certains égarés. Ramaad comptait parmi les égarés.

Il avait marché toute la mâtinée. Parti de son deux pièces pour boire un café, il avait finalement erré de quartiers en quartiers. Il espérait sans doute que l’incertitude de l’errance restaurerait, par compensation, la certitude de l’esprit. Ne résistant pas à l’appel des ruelles dérobées, il s’enfonçait progressivement dans une zone secondaire assez glauque. Ancienne partie de Paris, elle s’en était détachée depuis la publication du décret municipal du 11 novembre 2035. Sa désignation officielle était le lieu-dit de Monceau mais les parisiens se contentaient généralement du seul nom de Lieu-dit. Elle couvrait le nord du VIIIe arrondissement et une bonne partie du XVIIIe. La densité était faible (guère plus élevée que celle d’un bourg provincial). Les immeubles, inoccupées, étaient progressivement abattus pour laisser place à des espaces verts. En attendant une hypothétique reconversion écologique, le Lieu-dit se repeuplait sur le modèle d’Harlem : y affluaient ceux dont on ne voulait pas ou plus.

Il ne devrait pas, mais Ramaad aimait plutôt ce coin-là. En particulier un large terrain vague où, abandonnée à ses libres penchants, la nature dessinaient des paysages surprenants. Il évoluait au sein d’une faune un peu hébétée d’immigrés récents, de marginaux et de chômeurs en fin de droit. Il gardait ses distances et prit place sur son banc habituel. Le panorama désolé qui s’offrait à ses yeux était propice à l’éveil de ses pensées :


Il resta près d’un quart d’heure en proie à une certaine mélancolie. Enfin, il se sentit rasséréné. Il inspira, tourna la tête à-droite-à-gauche, agrippa sa ceinture et la secoua légèrement. Un tilt positif. Le système était en marche. Ramaad soulevait maintenant ses lèvres à rythmes réguliers. Aucun son ne sortait. Il avait pourtant l’air de se comprendre. Les quelques promeneurs qui passaient à proximité s’étonnaient de ce comportement déviant : un sourd monologuant ? un idiot en pleine conversation avec lui-même ? On le fixait, interrogatif. Puis, faute d’y trouver une explication rationnelle, on s’éloignait.

Le point-de-vue de Ramaad était tout autre. En activant le petit appareil de Guido Colón, il avait provoqué l’émanation d’un champ de silence. Son corps se trouvait cerné par une muraille invisible. Quelque chose de comparable au champ électromagnétique de la Terre, à ceci près ce champ ne filtrait pas les vents solaires mais les sons humains. Les fréquences entrantes et sortantes étaient diminuées d’une centaine de décibels. L’explosion d’une bombe JK aurait fait l’effet de la chute d’une feuille morte. Tout le reste demeurait inaudible.

Quiconque pénétrait le champ de silence pouvait parfaitement percevoir les sons attachés aux mouvements articulatoires de Ramaad. La protection n’était pas infaillible mais bénéficiait de la perpétuation de certains habitus sociaux-culturels : dans la plupart des pays occidentaux les relations corps-à-corps demeuraient distantes. Un vide doit s’imposer pour permettre à chaque individu de préserver son intimité et son individualité. Dans les années 60 du siècle dernier, un sociologue américain avait qualifié cette modulation spatiale des rapports humains de proxémie. Cette proxémie constituait la garantie la plus efficace de l’inviolabilité du champ de silence.

L’appareil de Colón ne retenait pas seulement les sons. Il les transmettait également sur une fréquence cryptée. Ramaad pouvait ainsi converser librement. D’autant que les milices et les vigiles ne s’aventuraient pas au cœur du Lieu-dit. Ils en surveillaient la périphérie, les entrées et les sorties. Tout ce qui pouvait se passer à l’intérieur ne les intéressaient pas.
— Salut Ramaad. Ton dimanche matin se passe bien.
— Correctement. Sans plus. Probablement studieux en fait. Ce serait compliqué de mener l’enquête pendant les heures de bureau. Tu as trouvé les adresses ?
— Pas tout-à-fait. La Fondation est soucieuse de protéger la vie privée de ses employés. Elle est encore très loin d’appliquer intégralement les préceptes du détachement relationnel. Ce qui n’arrange rien.
— Mais c’est un cas de force majeur. On ne pourra rien pour eux s’ils s’amusent avec des conneries de ce genre. Comme dit le proverbe : « Aide-toi pour être aidé ».
— Ils en sont bien conscient. Mais ils tiennent à respecter les procédures. Faut d’abord que j’envoie un formulaire en bonne et due forme à un checkuser, qu’il examine le cas en comité… Ça prendra bien un mois.
— On n’a pas le temps. Ms Liǎojiě me l’a bien dit : les opérations commencent dans quelques jours.
— Je le sais. C’est bien la raison pour laquelle je me suis permis de me renseigner de mon côté. Comme beaucoup des membres de la Fondation, deux de tes trois collègues contribuent à titre bénévole sur Wikipédia. En bidouillant un peu le système j’ai pu récupérer leurs codes IPX — et donc, indirectement leur localisation.
— Alors.
— Enzo Cretsmar campe au 14 rue de Charonne. Anya au 46 avenue d’Italie mais j’ai un doute là-dessus. L’adresse est aussi celle d’un café. Il n’est pas exclu qu’elle ne contribue pas de chez elle.
— Et pour Elikia ?
— Rien-Nada-Zilch. Il fait un job de fonctionnaire. Tu ne le savais ptêt pas, mais il effectué toute sa carrière dans de nombreuses ONG ouest-africaines. Pour le retrouver, il faudra revenir aux bonnes vieilles méthodes.
— Lesquelles ?
— La filature… Demain soir, si tu peux, en sortant du bureau, tu le suis. Si possible, fais-lui croire que tu as un rendez-vous dans le même quartier que lui. Dès qu’il sors du métro, tu fais mine de le quitter, tu attends qu’il se situe à bonne distance, puis tu ne le lâches plus. Dès que tu parviens à identifier son logement, tu me fais signe. Je te rejoins.
— OK. OK.
Un second tilt retentit. La conversation était terminée. Le champ de silence s’estompa. Ramaad reprit conscience du bruit de la ville — toutes ces routines sonores qui passaient inaperçues en temps normal… Il trembla convulsivement face l’intrusion soudaine du quotidien.

Dans l’ensemble, l’échange était plutôt rassurant. Colón prenait les choses en main. Il allait sans doute usurper une bonne part de son mérite. En même temps, il s’investissait franchement, sans réticence ni hypocrisie. Il ferait tout pour que la mission aboutisse. Mieux valait partager le succès ou l’échec, que de faire face, seul, à leurs conséquences pas toujours plaisantes. La mission ne l’inquiétait pas plus que ça. Ce qu’il redoutait, c’était l’après-mission. Ce moment que les romans d’espionnage masquent derrière un The End triomphal, mais qui constituait souvent le véritable The End des espions de chair.

mercredi 10 août 2011

wiki-roman-feuilleton (6/60)

— Mais c'est un travail de patrouilleur
— Le travail de patrouilleur est déjà fait [claquement de langue significatif qui traduisait une certaine posture condescendante]… Fait et bien fait. Je ne tiens pas à vous en dire beaucoup. Suffisamment pour que vous pouviez commencer votre enquête… Mais, pas plus que suffisamment.
— Vous ne me faîtes pas confiance.
— Ce n'est pas la question. On vous fait — raisonnablement — confiance. On a soumis votre CV en même temps que ceux de vos collègues à la DD…
— La DD ?
— Détection des défection. Du jargon administratif. Il ne s'agit pas d'un service mais d'un centre informatique de traitement des données qui, en fonction des antécédents et du comportement présent évalue le risque de défection potentiel ou RDP, d'un individu donné. Votre RDP était très faible, de l'ordre de 2,1 %, sachant que le RDP moyen tourne autour de 5,4% par décennie. Par comparaison, vos trois collègues présentent des taux sensiblement plus élevés : 6,3% pour M. Buntu, 7,7% pour Ms Tamah et jusqu'à 13% pour M. Claustmar.
— Hmm… Qu’est-ce que vous entendez exactement par défection ? La trahison complète, l’espionnage en amateur, le simple fait de s’arranger de temps à autres… Le terme me paraît vague. Trop vague pour permettre la mise au moins de séries statistiques.
— Par défection l’on entend le fait de renier complètement l’autorité hiérarchique. D’agir comme si l’on ne faisait pas à proprement partie d’une organisation. L’arrangement intempestif mène à la défection, mais ne constitue pas la défection en elle-même. Un peu l’équivalent d’une drogue : on ne dira pas d’un sujet non dépendant qu’il est drogué. Juste un drogué potentiel.
— OK. Vous me faîtes donc confiance. Mais vous ne me dîtes rien, ou presque. Il y a un truc qui cloche.
— Nous ne sommes pas dans une situation facile. Je vous demande de faire preuve d’un peu de compréhension. Ce qui se passe est beaucoup trop gros pour que vous le sachiez. Ça vous handicaperait. Pas seulement pour cette mission. Pour votre vie entière. On n’a pour l’heure qu’une faible idée des acteurs impliqués. C’est suffisant pour nous ôter le sommeil…
— Cela vous effraie vraiment, ce truc ? Tant que ça ? J’ai du mal à imaginer. La Fondation paraît si puissante.
— Elle l’est, Ramaad, elle l’est… Mais, réveillez-vous et regardez un peu autour de vous. Il n’y a plus de police. La violence légitime est détenue par les milices et les agences de surveillance, et cette violence-là se monnaye. Celui qui a de l’argent n’a rien à craindre et tout à espérer.
— Si vous le dîtes… Bon, concrètement, qu’est-ce que je dois faire ?
— Dans l’immédiat pas grand chose. Les véritables opérations commenceront la semaine prochaine. Tout ce qu’on vous demandera c’est de prendre contact avec Guido Colón. Vous le connaissez ?
— Non.
— C’est un patrouilleur. Il vous assistera. Vous devrez faire appel à lui pour vérifier les contributions masquées.
— Pourquoi ne pas faire appel à Théo ? Théo Victor. Je m’entends bien avec lui. Je sais comment il travaille.
— M. Victor fait partie de la liste des défecteurs potentiels. En tant que patrouilleur attaché à votre service, il a accès à votre connexion sécurisée et peut l’utiliser à des fins para-professionnelles.
— Son RDB ou RDP — je ne sais plus — est élevé ?
— Assez. 10,35%. Mais vous ne devez pas y accordez trop d’importance. Au même titre que votre administratrice, Ms Korruptsiya, il appartient à un second cercle de suspect. Techniquement, tous deux peuvent avoir initié la manipulation. Ils ne peuvent pas l’avoir mené jusqu’à son terme. Leurs temps de présence sont trop brefs : M. Victor agit comme patrouilleur pour le compte de quatre autres services ; en tant qu’administratrice Ms Korruptsiya a bien d’autres choses à faire que de traîner à faire de l’éditorial. Il leur fallait au moins l’assistance d’un complice — soit l’un de vos trois collègues.
L’enregistrement s’arrêtait là. La conversation s’était certes poursuivie sur certains points secondaires et d’autres qui l’étaient moins. Néanmoins, Ramaad ne jugeait pas nécessaire d’en informer Guido Colón. Il avait édité le fichier sonore et accolé avec une grande finesse le « l’un de vos trois collègues » avec « bonsoir — bonsoir — claquement de porte ». A l’audition c’était indécelable.

Colón demanda à réécouter deux ou trois points sensibles. Il inscrivait quelques traits furtifs sur une feuille-écran fraîchement déroulée. Tout en lui dénotait le professionnel. Il avait manqué de peu d’obtenir le prix de patrouilleur de l’année en février. Il ne manquerait pas sa promotion. Cette affaire était, pour sa carrière, une voie royale : une embrouille énorme, destinée à demeurer occulte. Indépendamment des résultats obtenus, il faudrait lui acheter son silence. Il ne continuerait à collaborer avec la Fondation qu’en montant en grade.

Il y a une heure encore, Ramaad craignait de devoir se reposer sur un incompétent. Ses craintes étaient maintenant exactement inverses : Colón risquait, non, allait lui piquer le job. A évaluer leurs positions respectives, il visualisait très clairement le schéma qui allait se mettre en place : Ramaad espion, indicateur et homme-à-tout-faire qui se renseigne et agit pour le compte de Colón, décideur, expert et homme-à-tout-savoir. Il prendrait tous les risques, se ferait probablement détecter puis enlever par une milice dans l’indifférence générale. Tranquillement entreposé dans les locaux de la Fondation, Colón récolterait seul les lauriers de la mission — ou, car c’était plus probable, les lauriers de son silence.

Ramaad avait coupé le fichier pour jauger l’intelligence de son interlocuteur : si il s’avérait aussi borné et petit-bourgeois que Théo Victor, il ne serait pas la peine d’aller plus loin. Cette précaution n’avait plus aucune signification désormais. Rien qu’à voir la mine un peu indécise de Ramaad, Colón avait deviné l’ampleur de l’affaire. Il agirait en conséquence.

Toutefois en gardant pour lui seul quelques billes, Ramaad se gardait un ascendant que, malgré toute sa sagacité, le patrouilleur serait bien incapable de lui dénier. Il verrait plus clair. Il verrait plus loin. Pour l’heure, il feignait la modestie et plaçait le patrouilleur dans la très confortable position de maître d’école :
— Que dois-je faire ? Ms Liǎojiě m’a confirmé que les opérations ne débuteraient que la semaine prochaine. Je suppose que je dois les préparer en amont. Vous avez plus d’expérience de ces choses que moi. Que me conseillez-vous ?
— « Avant d’agir il faut penser » dit le dicton. On ne va pas procéder autrement. Je propose qu’on se répartisse la tâche. De votre côté, vous sondez discrètement vos collègues. Vous essayez d’identifier leurs engagements, leurs affiliations courantes : que font-ils en dehors des heures de travail ? participent-ils à des associations quelconques ? Ce genre de junk. De mon côté, je compile les données biographiques sur eux, en écumant les ressources de la Fondation, de l’État civil. Avec un peu de chance ils se sont inscrit sur Facebook avant que le réseau ferme. Quels âges ont-ils ?
— Anya a 32 ans. Les autres je ne sais pas. Ils sont assez taiseux sur leur vie privée.
— Pas de souci. On saura tout ça bien assez tôt. Et, tant que j’y pense, afin de concorder nos efforts, ce ne serait pas plus mal qu’on reste en contact… discret.
Il lui passa un petit appareil, vraisemblablement destiné à s’accrocher sur une ceinture.
— La notice est à l’intérieur.
Sur ce, il retourna à ses feuilles-écrans. La réunion était terminée.

lundi 8 août 2011

wiki-roman-feuilleton (5/60)

Petite indication préalable : la vidéo a été conçue spécialement pour ce billet, afin de servir d'illustration autonome et extra-textuelle à la curieuse expérimentation littéraire que je suis en train de mener.

Ramaad ne dormait toujours pas. Il pensait, mettait au point des constructions mentales plus ou moins élaborées, et estimait intuitivement que cette activité anxiogène allait l’assoupir. Rien n’y faisait. Il était pas loin de quatre heures. La circulation était au point mort. On entendait vaguement le passage de quelques vélos, les rondes des milices, les éclats impromptus de quelques feuilles-écrans abandonnées, qui persistaient malgré tout à fonctionner. L’une d’entre elles, posée sur un banc, débitait en pointillé les nouvelles de la nuit : « heurts entre… l’organisation a décidé… chiffre de la croissance… le responsable de France SA… ».

Ramaad se leva. En allumant sa lampe de chevet, il dissipa les rumeurs de la ville. Il n’entendait plus que lui : ses bâillements, son pas traînant, sa digestion… Il avait faim. La cuisine n’était peuplée que de quelques badauds hagards. A cette heure avancée, le zào ne diffusait que les images des somnambules, des marginaux, d'insomniaques. Bien qu’il se reconnaisse un peu dans cette population clairsemée, Ramaad ne tenait pas particulièrement à la fréquenter. Il débrancha le zào. Il avala une pilule d'alconoïne, prit une capsule de thé rwandais et un pain éternel. Ainsi armé, il se réinstalla dans la chambre et activa une immense feuille-écran, qui couvrait une bonne partie de la surface d’un mur.

Il ne souhaitait pas s’informer, mais se distraire. En quelques gestes, il afficha la sélection de Remixes que lui avait préparé la machine. Son œil fut arrêté par une production de Jame Entangled. Celui-ci n’était qu’un monteur amateur (voire très amateur) mais, souvent en quête de naïveté et de simplicité, Ramaad aimait bien ses productions. Il sélectionna l’objet et se vit se dérouler une curieuse réécriture de Casablanca (un film vieux d’un siècle) sous forme de film muet :



Ramaad n’était pas vraiment satisfait par cette remise en scène. C’était beaucoup trop court (pas plus de quatre minutes). Assez bien insérée, la nouvelle intrigue ne menait nulle part. Jame Entangled avait fait beaucoup mieux — il gardait un souvenir ému d’une comédiette française du siècle dernier transformée en film épique lourdingue sur le modèle de Avatar ou de Création interrompue. Un peu frustrant, ce programme lui avait néanmoins clarifié les idées. Sa réflexion avait longtemps erré sans attaches. Remise en forme par la remise en scène elle se soumettait à une discipline rationnelle qui permettrait peut-être d’avancer.

Ramaad attrapa cinq feuilles-écrans de la taille d’un post-it. Il les manipula et l’on vit bientôt apparaître cinq figures distinctes. Il avait l’impression de tenir en main un jeu de poker. Il devait se défausser de quatre cartes et n’en garder qu’une seule. Dans cette optique, il fallait tenir compte de la valeur individuelle de chaque carte, mais aussi spéculer sur le jeu des autres protagonistes de cette partie : le manipulateur, les entreprises ou États qui le financent, les institutions plus ou moins occultes qui le soutiennent, voire la Fondation elle-même…

Dans l’immédiat, il se contenta de décrypter sa main. Trois des cinq figures faisaient parties de son service — il s’agissait des trois collègues dont nous avons déjà parlé. Les deux restantes avaient pu avoir accès à ses terminaux informatiques : le patrouilleur Théo Victor et l’administratrice Xénia Korruptsiya. Il pouvait dors et déjà les défausser. Si Ms Liǎojiě disait vrai, la fraude était beaucoup trop conséquente pour que des personnes présentes par intermittentes puisse la mettre au point. En tout et pour tout, Théo Victor était intervenu que cinq fois au cours du dernier mois. Ms Korruptsiya venait plus souvent, mais généralement pour des missions de maintenance ou pour s’assurer de la cohésion du groupe.

Il se trouvait donc face à ses trois collègues : Anya Tamah, Elikia Buntu et Enzo Cretsmar. Ses suspicions pouvaient peut-être peser en priorité sur les deux premiers. Ils étaient d’origine étrangère et un restant de patriotisme pourrait les inciter à travailler pour leur pays natal. En même temps, ce statut était monnaie courante au sein de la Fondation, qui employait fréquemment des polyglottes et des binationaux. C’était le cas de Ms Liǎojiě et, dans une certaine mesure, de Ramaad lui-même. En outre, l’on savait peu de chose sur la vie d’Enzo Crestmar — son article sur l’encyclopédie seconde s’en tenait à des formalités d’usage. Il allait devoir se renseigner. Si possible en consultant les suspects à leur insu.

dimanche 7 août 2011

wiki-roman-feuilleton (4/60)

Le RER de 23h15 arrivait en station Fondation. Une dizaine d’usagers, tout au plus, l’attendaient. Ils portaient le visage un peu tendu de ceux qui avaient été retenus par des circonstances exceptionnelles. Les horaires de la Fondation étaient rigoureusement réglementés : la journée normale s’étendait de 11h à 20h, la journée étendue de 10h30 à 21h30 — les équipes de nuit se relayaient à 20h puis 3h. L’employé qui faisait son temps et rien de plus n’avait aucune raison de s’en aller à 23h15…

Les portes restèrent ouvertes pendant une demi-minute. Les usagers s’engouffrèrent par petits groupes. Le caractère extraordinaire de leur présence avait suscitée une solidarité instantanée. Tous avaient une histoire particulière à raconter : certains évoquaient immodestement un entretien fructueux en vue d’une promotion prochaine, d’autres une prolongation nécessaire de leur mission courante, d’autres enfin des rumeurs de retournements politiques et de coups d’État internes… Néanmoins, tous ne la racontaient pas. C’était le cas de Ramaad.

Il s’était rapidement distancé des groupes autoformés, en invoquant une fatigue soudaine. Il s’était posté face au wagon n°7, exactement situé à la moitié du train. En dehors d’un couple vieillissant, il n’y avait personne. Satisfait, il s’assit au second étage, dans un siège côté station. Il posait ses affaires sur une tablette très fine, presque invisible. Il s’étendait de tout son long. La tête légèrement tournée vers la vitre, il observait la station disparaissant doucement de son champ de vision :


Il resta à moitié assoupi jusqu’à Chatillon. Il voyait dériver à grande vitesse les paysages un peu désertés de la périphérie grand-parisienne. Un amas indistinct de couleurs et de silence. Le gris et le vert se recomposaient sans cesse. Par à-coup, le passage d’une voiture ou d’un train perturbait ce mixage routinier. A l’approche d’une station, le RER décélérait progressivement. Il passait sans violence de sa vitesse de croisière (environ 330 km/h) à l’immobilité. Les couleurs se stabilisaient. A force de se décanter, les mouvements se muaient en formes. Un mur incertain de vert boueux dévoilait une rangée d’arbre alignée le long de pavillons inoccupés. Nul ne semblait se souvenir de ces bâtiments un temps habités. Ils disparaissaient derrière la végétation et la vermine. Dans un siècle il n’en restera peut-être plus rien — sauf un article de Wikipédia.

L’encyclopédie seconde rendait en effet compte de n’importe quelle chose existante : un homme, un bâtiment, un animal… La substantialité était le seul de ses critères d’admissibilité : il suffisait d’envoyer une coordonnée ou un fichier d’état civil pour que l’article soit accepté. Ramaad souleva une feuille-écran et la disposa en face d’un pavillon. Un article apparaissait. Il portait pour titre : « 136 rue des Champs Lard à Chatillon ». Un descriptif assez complet résumait les circonstances de la construction et les occupants successifs (tous dotés d’un article). Il portait également mention d’une décision de réhabilitation formulée par la Région Île-de-France en 2032. Vus les moyens dont disposait la Région, le pavillon avait toutes les chances de disparaître avant que les moindres travaux aient été engagés.

Le RER arrivait en gare. Le couple quitta le wagon. Ramaad était seul. Il s’extirpa de son siège et ouvrit sa mallette. Elle contenait toute une série de feuilles-écrans de couleurs et d’identités diverses. Il récupéra la plus petite d’entre elles — la taille d’un post-it — navigua entre les icônes et dessina un demi-cercle avec son doigt :
— Mais c’est un travail de patrouilleur.
— Le travail de patrouilleur est déjà fait…
Il arrêta le fichier sonore. Il souhaitait finalement tout reprendre depuis le début. Des bruits de pas puis d’ascenseur se firent entendre. Une voix de conversant signala :
— 6e étage. Ms Liǎojiě vous attend au bureau AB6. Vous avez une demi-minute de retard. Ne traînez pas.
Les portes s’ouvraient. Quelques voix de responsables sur le départ s’éparpillaient. Certains se taisaient à l’approche de Ramaad. Voire, dans certains cas, fermaient leur porte. Le pas de Ramaad allait de moins en moins assuré. Il s’arrêta et frappa. Une voix assourdie l’invitait à entrer. Il s’exécuta :
— Me voici, comme prévu…
— Je vois ça. Fermez la porte, s’il vous plaît.
Les gonds craquaient violemment — dissimulé dans une poche à droite, le post-it était juste à côté.
— Asseyez-vous tranquillement et écoutez-moi. Vous pouvez m’interrompre si vous avez des question.
D’un bref mouvement de corps, Ramaad acquiesça, ce qui se traduisit par un son assez curieux, presque comme un claquement. Il prit siège — froissement de tissu, grésillement du fauteuil.
— Comme vous le savez, Wikipédia est, pour ainsi dire, la capitale de la connaissance, le seul lieu où est centralisé la plupart du savoir humain. Parce que les serveurs de la Fondation ont continué à fonctionner pendant la grande crise, elle possède certaines informations en exclusivité. Surtout, elle demeure le seul lieu où les savoirs entrent en contact et offrent la possibilité d’une synthèse générique. A ce titre, un grand nombre d’associations, d’entreprises et de particuliers garantissent le financement de la Fondation afin de disposer d’une information transparente sur l’ensemble des choses existantes.
Silence poli. Bruits de liquide fébrilement agité — Ms. Liǎojiě prenait un café.
— Or, l’un des principaux enseignements que nous ayons pu retenir de la grande crise et de certains de ces épisodes, comme la Dégradation, c’est que l’information est aussi une action. Le fait de penser que X est X nous amène à adopter rationnellement l’action A. Inversement, si nous croyons que X est Y, nous pourrions tout aussi rationnellement estimer que l’action B est préférable. En trompant un partenaire commercial ou en le maintenant dans l’ignorance, on peut très facilement abuser de lui [brève pause respiratoire]. Il peut ainsi être tentant de manipuler une page de Wikipédia afin d’amener un public ciblé à réagir en accord avec notre intérêt. Généralement, les bots préviennent ce type de manipulation. Mais ils peuvent être dupés par un manipulateur compétent, qu’il soit un expert en informatique éditoriale ou… un membre de la Fondation.
— Effectivement. D’ailleurs ce cas s’est déjà vu à plusieurs reprises. En décembre dernier, un dresseur de bots était parvenu à réécrire entièrement un article sur les ressources pétrolifères de l’antarctique.
— Mmm… Mmm… Le problème c’est que nous sommes confrontés à un détournement beaucoup plus grave, qui touche des milliers d’articles, certains de la première importance.
— Vous avez pu identifier la source.
— Pas vraiment. Certains recoupements laissent à entendre que le manipulateur agirait au sein de votre service : « restructuration des catégories de l’encyclopédie seconde ».
— C’est confirmé ?
— Non, mais dans le doute nous préférerions lancer une enquête dès maintenant. Nous aurions besoin de votre aide.
— Mais c’est un travail de patrouilleur.
— Le travail de patrouilleur est déjà fait…
La voix se tut. L’enregistrement s’arrêtait au même endroit. Il n’était pas fini, mais le RER approchait de la station Saint-Cloud. Ramaad se leva et s’avança vers la tête du train. Une fois immobilisée, cette dernière se sépara de l’ensemble du RER et devint un métro autonome. Elle parvint rapidement au boulevard Exelmans.

Il pleuvait à torrent. Ramaad glissa sa mallette sous son imperméable. Il ne tenait surtout pas à en perdre le contenu.

wiki-roman-feuilleton (3/60)

Ramaad portait un épais plateau-repas. Il contenait pêle-mêle une choucroute aux deux poissons, un pichet de vin de banane, divers amuses-gueules, des brochettes de crevettes, une tarte au citron etc. Il était destiné pour lui seul. Il n’était généralement pas un gros mangeur. Il tirait cependant parti de circonstances exceptionnelles.

L’on commémorait aujourd’hui le jour de la Dégradation. Trente ans plus tôt, jour pour jour, une agence de notation au nom vaguement oublié — il figurait comme de juste sur Wikipédia : Standard and poor’s — dégradait la dette publique américaine. S’en étaient suivis une rechute, une seconde crise gravissime, l’affaiblissement de l’État, puis sa disparition… La plupart des gens ignoraient désormais la signification de cette Dégradation. Les repères nécessaires à son explicitation s’étaient perdus — ils ne subsistaient qu’à l’état de témoignages historiques. Les agences de notations étaient rigoureusement interdites (il existait toujours des agences clandestines, mais leur pouvoir performatif demeurait singulièrement réduit). La notion d’État n’avait de sens que dans les démocraties moyen-orientales, en Chine et dans les satellites de cette dernière.

Ramaad connaissait bien cette histoire. Il ne l’avait pas vécue directement — le hasard avait voulu qu’il naisse trois semaines après la Dégradation, le 22 août 2011. Il s’était indirectement renseigné, en « nettoyant » les articles de plusieurs responsables de Standard and Poor’s. Ceux-ci donnaient un compte-rendu minutieux des opérations qui avaient conduits à cette dramatique issue. Figuraient ainsi textuellement les débats, les prises de positions, les valses-hésitations qui avaient animés l’agence depuis le dépôt de l’avertissement (début juillet) jusqu’à sa concrétisation. Ces textes restaient d’ailleurs privés et rien ne permettaient légalement leur publication sous licence CC-BY-SA. Pour autant la Fondation ne les avaient pas supprimés lorsqu’ils étaient premièrement apparus, en 2027. Standard and Poor’s avait sombré corps et bien et nul n’osait se réclamer de son héritage — y compris, et même surtout, un multimilliardaire assez médiatique qui détenait sans que personne n’en sache rien une participation importante dans l’agence…

Ramaad pensait à la Dégradation. Personne autour de lui n’en parlait. La cantine n°7 de la Fondation bruissait de rumeurs diverses. Certaines, futiles, d’autres moins. Un marronnier assez vivace s’était réactivé en cette période estivale : la Fondation aurait été infiltrée par un vandale qui, à force de discrétion, serait parvenu à prendre en charge, et saboter, une activité stratégique. Ramaad était là depuis trop longtemps, avait entendu trop souvent cette histoire avec des habillages différents pour lui accorder une quelconque attention. Il s’avançait vers une petite table à l’écart.

Son intention première était de déjeuner au pont wiki. Avec ce temps-là il ne fallait pas y compter. Paris était lessivé par de violentes pluies tropicales. Il faisait assez chaud (environ 25° ce qui n’était pas si élevé pour la saison), mais le soleil demeurait invisible, sauf par quelques brèves intermittences. La mousson, bref. Ramaad était content pour sa rizière — il détenait un demi-arpent sur le toit de son immeuble. Il était moins content pour lui. Il regarda le mur d’eau s’étioler derrière la grande baie vitrée. Il commença à manger.

Il commençait à caler et glissait ses brochettes dans un sac isolant. Quelqu’un vint s’asseoir en face de lui. Une femme bien habillée d’une quarantaine d’années. Il pensait la connaître de visage, à défaut de la remettre complètement. Le vin de banane aidant, il dénicha dans sa mémoire la fiche d’identité de cette personne. Prénom : Léa — Nom : Liǎojiě — Activité : Responsable éditoriale associée à la restructuration de l’encyclopédie seconde. En bref, une sommité de la Fondation.

Toujours avec sa possible promotion en tête, Ramaad jugea bon d’entreprendre la conversation :
— Quel temps…
— Mmm…
— Je disais quel temps… L’été ne nous a pas gâté. J’aurais mieux fait de prendre mes vacances comme tout-le-monde.
— Je ne pense pas. Vous savez, c’est le même temps partout. C’est même pire en bord de mer.
— C’est vrai ce que vous dites. Mon frère vient d’appeler de Dinard et il est coincé dans un abri imperméable.
Ramaad n’avait pas de frère, mais il éprouvait toujours des difficultés à entretenir une discussion. L’invention lui servait de palliatif — il gagnait en confiance dès lors qu’il se mettait à raconter des histoires. Kris lui avait appris ce matin, par zào interposé, la situation assez pénible à laquelle étaient confrontés nombre de vacanciers français. Il en avait extrapolé une anecdote vraisemblable.
— Vous comptez partir ?
— En septembre. Pas avant. La plupart des gens ne l’ont pas encore compris, mais c’est le mois le plus chaud. La résilience de nos habitudes nous empêche de nous adapter aux changements climatiques.
Elle parlait bien. Face à ce type de personnage, Ramaad était toujours partagé entre la jalousie et l’admiration. Elle représentait quelque part l’idéal qu’il voulait devenir mais n’était pas encore — voire ne serait jamais. Il était assez troublé. Pour se dépêtrer de ces incertitudes, il forgea un second mensonge, un troisième, un quatrième etc. Un quart d’heure s’écoula sans qu’il sut si il avait suscité une impression conforme à celle qu’il souhaitait créer : un type aux mille-vies et aux milles-relations, brillant touche-à-tout, actuellement sous-employé par la Fondation. Face à de grands pontes comme Ms Liǎojiě, cette construction virtuelle ne pouvait réussir qu’à demi — Ramaad n’était pas sûr que ce fût le cas. Par exemple, y avait-il bien un théâtre Schubert à San Francisco, où n’était-ce que le produit de son imagination inspiré par je-ne-sais-quoi ?

Il la quitta à trois heure moins le quart. Plus exactement, il pensait la quitter, car elle le retint encore deux ou trois minutes :
— J’aurais besoin de vous voir. Pour discuter de deux-trois choses importantes.
— Certainement. Quand vous voulez…
— Demain soir, si cela vous va. Après la fermeture des bureaux. A dix heures.
— Très bien. Je note ça tout de suite.
Il gribouilla rapidement sur une feuille-écran. Puis se retira rapidement. Il avait sept minutes de retard. Le conversant allait lui taper sur les doigts et le mettre en arrêt-maladie. Il n’y tenait absolument pas et comptait travailler sans interruption jusqu’à décembre afin d’amasser un trésor de guerre conséquent. Il ne prendrait d’ailleurs pas de vacances.

Au cours de la journée, il s’interrogea à plusieurs reprises sur la nature exacte de ce rendez-vous informel : pourquoi attendre la fermeture ? pourquoi lui ? Ms Liǎojiě était certes l’une de ses responsables hiérarchiques. Mais les règles managériales découlant du Détachement relationnel proscrivait ce type de relations directe entre un simple exécutant et un cadre aussi haut placé.

En même temps, tout ce qui le rapprochait du poste de Rau Mandala était bon à prendre.