vendredi 26 août 2011

Et si Kadhafi avait gagné la guerre ? (1/5)

Après avoir examiné à deux reprises l'uchronie en ligne (cf. ici et ), j'ai un peu envie de passer aux travaux pratiques. Voici une uchronie un peu particulière, car elle se situe in media res : le point de divergence est très récent voire immédiat ; la séquence événementielle qu'il implique n'est pas close.

Le guide de la Révolution reposait dans un fauteuil trop grand pour lui. Sa main pendante tenait un large parapluie noir, resté ouvert. Son attitude noueuse traduisait une certaine frustration.

Il avait fini par croire à sa propre propagande. Ses mythes se retournaient contre lui. Il avait encouragé pendant des décennies l’essor démographique d’un État libyen faiblement peuplé. Il souhaitait par là émulsionner la grandeur d’un pays-sandwich, pris en tenaille par des concurrents autrement plus puissants et développés (Algérie, Égypte, Tunisie…). Et puis, c’était un moyen certainement efficace de déstabiliser l’occident. Les leaders européens d’extrême-droite avaient bu comme du petit lait ses annonces abracadabrantes d’une invasion prochaine des peuples du nord par les peuples du sud. L’Europe devenue un satellite de l’islam… Du grand n’importe quoi qui avait ses adeptes. Le Guide ne se privait pas d’alimenter ces craintes fantasmatiques. Il avait bien lu son Marx dans sa jeunesse. Il savait que les peuples carburent à l’opium. A force de le distribuer, il en avait d’ailleurs peut-être abusé.

Il y avait eu des ratés dans la machine à rêve (ou à cauchemar). Ainsi, au lieu de proliférer gentiment en attendant le grand soir, la jeunesse libyenne s’était retournée contre son père spirituel. Un imprévu un tantinet problématique. Bien sûr la CIA et le Mossad avaient probablement drogué ces jeunes insconscients : à opium, opium et demi. Ces gens-là sont capables de tout. Surtout dès lors qu’il s’agit d’abattre le Destin mondial de la Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste.

Le Guide ruminait ainsi, dans l’obscurité, se demandant par moment si ses grandes visions paranoïaques ne nécessitaient pas quelques variables d’ajustements. Une dizaine dignitaires entrèrent. Ils étaient mal habillés, mal coiffés, mal foutus pour tout dire. Parmi eux, le Guide reconnaissaient deux voire peut-être trois de ses fils. Il y avait de l’urgence dans l’air.
— On a du nouveau. Très nouveau…
— Oui…
— Notre agent à Paris…
— On a un agent à Paris ?
— Un seul. Il tient une couverture. De marchand d’aspirateur. Mais il a aussi ses entrées à l'Élysée. Pour tout dire, il fournit l’entreprise de nettoyage du lieu. Quelques fois, les larbins lui apprennent des trucs pas cons.
— Dis toujours.
— Un des larbins a surpris une conversation entre Sarkozy et un de ses conseillers. Un chauve à lunettes. Ils causaient des sondages, de la baisse de popularité du gouvernement, de la Tunisie. Et pis ils en sont venus à parler de toi.
— Alors ? Ils ont marqué de la déférence ?
— Pas trop. Ils t’ont traité d’argument électoral. Ils ont embrayé sur le fait que t’es une cible idéale, que l’occident te déteste, que la Libye a du pétrole, que Thatcher a eu les Malouines et que, ça plus ça plus ça, ils avaient tout intérêt à te buter.
Le Guide explosa de rire. Il aligna quelques qualificatifs choisis (mendiant, face de rat, queue de cochon…) et prononça un petit réquisitoire-fleuve de dix minutes. Il se calma progressivement. Il commençait à grignoter quelques bouchées de Bazin lorsque les dignitaires exposèrent leurs doléances.
— Faut réagir vite. Tant qu’on ne sait pas qu’on sait.
— Saif a raison. Si on traîne trop le f… le président français aura tout le temps d’en appeler à l’ONU.
— Laisse faire. Dmitri et Vladimir ne voudront jamais. Ce sont des amis. Des partenaires. J’ai acheté du matériel russe pour plusieurs milliards.
— Ne prend pas le risque, frère Guide. Les soviétiques t’ont déjà laissé tombé. Les russes ne valent pas mieux.
— Alors on fait quoi ?
Silence. Progressivement, certains dignitaires se confièrent. Les confidences virèrent la conversation puis au brouhaha. On ne savait plus où donner de l’oreille. Le Guide observait ce triste spectacle sans beaucoup d’appréhension. A force de mâcher du Bazin, il avait fini se trouver nez à nez avec une idée idiote qui le fit sourire. Ça n’allait pas marcher. Mais, si ça marchait…

jeudi 25 août 2011

Uchronies : le repli sur les marges

L'uchronie en ligne suit un peu le principe de l'iceberg. Une toute petite partie de cette production textuelle est immédiatement visible. Il suffit de gratter un peu pour découvrir des ramifications sans fin. Je pensais avoir fait le tour de la question après mon précédent billet. Et voici que je découvre plein de trucs intéressants. En fait de la matière pour plusieurs billets.

Commençons dans l'ordre par une initiative assez médiatisée qui a pourtant échappé à mon regard facilement aguiché d'uchronophile : le dossier uchronie de nabbu.com. L'éditorial a des allures de blockbuster — on va voir ce qu'on va voir :


Et… pas grand chose. Pour ceux qui connaissent un peu le genre, l'intérêt est limité. Loin de faire le tour le la question, le supposé dossier se limite à une simple collation de fiches de lecture. Les intérêts des concepteurs étaient probablement ailleurs. Comme le remarque un amateur à qui on ne le fait pas :

Apparemment, ils ont monté ce dossier avant la parution de Rêves de Gloire — Mireille Rivallan le signale comme "à paraître" dans son interview.

Heureusement, il y a les interviews, ou, plus exactement, L'interview d'Eric B. Henriet, LE spécialiste français sur la question. Il s'agit l'air de rien d'un important complément son étude déjà classique, L'histoire revisitée — Panorama de l'uchronie sous toutes ses formes. Un peu plus de 7 ans après la parution de la seconde et dernière édition, Henriet revient sur les récentes évolutions du genre. Son diagnostic n'est pas trop positif.

En France, elle [l'uchronie] n'en est pas plus avancée qu’au début des années 2000. Je pourrais même dire qu'elle a légèrement régressé.

Passé un certain effet de mode, la littérature imprimée s'en détourne. Sans vouloir être excessivement critique, j'ai comme le sentiment que nos gransécrivains nationaux (Carrère, Schmitt, Volkoff…) ont simplement fait joujou avec un genre qui avait pour eux le relatif attrait de la nouveauté. Une fois évidé l'effet de manche initial, il n'y aurait plus grand chose à rajouter. On reste coincé sur le paradoxe du jeu avec l'histoire — un peu à l'instar du voyageur temporel de René Barjavel qui demeure prisonnier d'une succession de sophismes : « il a tué son grand-père, donc il n'existe pas. Il n'existe pas, donc il n'a pas tué son grand-père ». Le goût assez typiquement français pour le texte-pris-comme-texte ou le texte-abyme-du-texte empêche de prendre l'uchronie au sérieux comme Dick ou, plus récemment, Michael Chabon ont su le faire.

Dès lors, Henriet prend acte d'une certaine désofficialisation de l'uchronie. Son intérêt se déplace aux productions extra-littéraires. Soit, en tout premier lieu, la bande dessinée. Elle a fonctionné comme principal relais du Steampunk, ce genre-frère de l'uchronie, au moment où il menaçait de succomber à une certaine désaffection. La littérature numérique assumerait-elle également ce rôle ? L'intervieweur paraît être tout près de poser la question. Il met en évidence le cas, que nous avons déjà cité, du site 1940lafrancecontinue. Toutefois, plutôt que de le rattacher à l'ensemble plus vaste de la webuchronie, il en fait un simple exemple de l'intérêt des historiens pour cette thématique. Comme une occasion manquée…

Voilà tout ce qu'on peut dire pour l'initiative un peu mitigée de Nabbu. A ceci près qu'elle a donné lieu à un article, assez mal foutu, publié sur rue89. Vu la tonalité publicitaire de ce machin, on devine comme une espèce de renvoi d'ascenseur. Néanmoins, ça participe de la médiatisation du genre (ou ne va pas cracher sur la soupe). D'autant que ce simili-communiqué a attiré la bagatelle de 137 commentaires et 24824 visites — plus, probablement, que l'audience cumulée des webuchronies dont j'ai pu faire la critique.

Ça fait plus de trois ans que je traîne comme commentateur occasionnel sur la Rue, et d'expérience, j'ai pu remarquer que les commentaires étaient souvent plus pertinents que les articles. Notre simili-communiqué souscrit à cette observation générale. On trouve plein de choses pour peu qu'on prenne la peine de scroller / cliquer un coup : sélections de lectures, considérations générales sur le genre et référencement d'uchronies en ligne. C'est ainsi que je suis tombé sur une mine d'or, Utopiauchronia, un site italien qui propose également quelques uchronies françaises à ne pas piquer des hannetons. Bref, le sujet de mon prochain billet…

dimanche 21 août 2011

Uchronies : un tour d'horizon…

L'uchronie est un genre ancien. Il existe dans les faits depuis le début du XIXe siècle et dans les mots depuis la publication du pensum un tantinet ronflant de Charles Renouvier, L'Uchronie (1857). La définition qu'en donne Wikipédia est fixée depuis un peu plus d'un siècle : genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé

Pourtant, l'uchronie a tardé à acquérir une respectabilité littéraire. Elle est longtemps restée la chasse gardée des historiens qui y voient un simple délassement spirituel : l'enjeu est ici de produire une vision aussi vraisemblable que possible d'un passé alternatif. Cette tradition perdure encore aujourd'hui avec la fameuse série What if. A partir des années 1940, les pères fondateurs de la sci-fi américaine assignent à ce divertissement des fins autrement plus ambitieuses. Les premières tentatives un peu maladroites et historicistes de Lyon Sprague du Camp (Lest the Darkness — 1939) laissent progressivement place à des œuvres abouties. En 1961, Philippe K. Dick livre un classique indépassable et indépassé, le Maître du Haut-Château.

Bien que pourvue de ses lettres de noblesses, l'uchronie peine à s'autonomiser. Elle n'a connu une reconnaissance sociale et académique qu'au cours des 30 dernières années. Quelques popular writers se spécialisent dans la rédaction de cycles uchroniques (Harry Tutledorve…). De grandsécrivains se prennent au jeu (Philippe Roth). L'on voit également émerger les premiers exégètes (Eric B. Henriet). Longtemps demeuré dans une certaine obscurité, le genre touche enfin le grand public — et, par ricochet, ma petite personne.

Mon intérêt pour l'uchronie remonte à une dizaine d'années. J'avais emprunté le What if à la bibliothèque paternelle. C'était une version originale — en anglais. Je n'y comprenais pas grand chose, mais le principe me fascinait. Je me mettais aussitôt en tête d'écrire un vaste cycle autour de la colonisation de l'Amérique par les romains. Autant dire que j'ignorais tout de la très riche littérature préexistante. Je pensais tout naïvement faire œuvre de précurseur. Finalmente, mon grand cycle se limite à un épais carnet bourré de notes jamais proprement rédigés. Le principe-même de mon intrigue (l'expansion d'une colonie romaine coupée de l'empire) se révélait mortellement ennuyeux sur le long terme. Je (re)faisais l'expérience d'un des principaux écueils du genre : faire durer l'intérêt par-delà le point de divergence et ses conséquences immédiates. A vrai dire, je ne pense pas qu'il puisse exister de roman purement uchronique. Si il tient à produire une littérature digeste, l'uchroniste doit nécessairement emprunter des ressources littéraires externes. L'excellent Fatherland de Robert Harris reprend ainsi, en les sublimant, les recettes d'un thriller classique : suspens, montée en puissance de l'horreur vers la fin etc. Dans une même optique, le nom moins ewcellent Pavane de Keith Roberts, se pare des atours de l'heroic fantasy. De mon côté, mon cycle se muait en conte philosophique. Réduite à l'état de minuscule enclave, l'implantation romaine était aussi bien traitée que les amérindiens par les colonisateurs européens. Un peu à l'étroit dans cet univers décrépit, mon personnage principal le quittait sans beaucoup de regrets pour découvrir les félicités du monde moderne.

J'avais déjà fait état de l'écueil de la longueur dans un précédent post. Seulement, je ne parlais pas là de l'uchronie mais du roman-feuilleton en ligne. Or, il existe des romans-feuilletons uchroniques en ligne. Ceux-ci paraissent hériter d'une double contrainte particulièrement pénible. Le dispositif (publication par écran interposé) leur enjoint de faire des épisodes courts. Le genre (comment se dépêtrer du point de divergence) préconise les récits courts. Quelque soit l'échelle, l'uchroniste numérique se voit amené à privilégier une brièveté bien peu compatible avec l'idée-même d'un roman. Parvient-il à se dépêtrer de toutes ces complications ? Peut-être pas.

Les romans-feuilletons ne représentent qu'une toute petite portion d'une production textuelle considérable. A l'instar d'uchronie.com, la plupart des sites uchroniques se contentent de collationner de simples scénarios. On reste dans l'orbite du jeu pour historien amateur, qui suit deux étapes quasi immuables. 1° Poser un point de divergence et définir en quoi il est historiquement signifiant. 2° Développer aussi logiquement que possible les conséquences mécaniques de l'événement alternatif. Bref, tout ceci ne va pas très loin. On reste collé à une vision événementielle de l'Histoire qui montre rapidement ses limites. Il existe heureusement des initiatives plus ambitieuses.

1940lafrancecontinue est un webroman-feuilleton d'un genre bien particulier. Comme le laisse entendre le titre, dans cet univers parallèle la France ne signe pas d'armistice en juin 1940. Ce point de divergence n'est pas trop crédible (un peu tard pour espérer un redressement de la situation). Par contre, la mise en œuvre éditoriale se révèle assez intéressante. La première partie, 1940, se décompose en chapitres et utilise un appareillage académique (notes de bas-de-page) destiné à maquiller l'uchronie en manuel d'histoire. Un début apparemment assez conventionnel, mais néanmoins rehaussé par une démultiplication presque infinie des formes textuelles et narratives : extraits de journaux, composition du gouvernement, articles de presse, déclarations officielles… De la belle ouvrage. Et puis, à partir de 1941, les auteurs se jettent à l'eau. Le découpage en chapitre est abandonné au profit d'un éphéméride, mois par mois, jour par jour. Une option éditoriale très pertinente qui correspond bien à la nature, journalistique au sens propre, d'Internet. Le flux de l'histoire est mis en scène en temps réel. Une excellente idée que j'ai moi-même expérimentée dans mon coin.

The Shattered World a probablement fourni un importante source d'inspiration pour 1940lafrancecontinue. Hébergée par blogger, cette uchronie anglo-saxonne recourt au découpage par éphéméride. Elle est parvenue à agréger une assez large communauté de lecteurs. Le dispositif éditorial laisse par contre un peu à désirer. Les épisodes ne sont pas publiés tels quels, mais accessibles depuis un fichier PDF — ce qui, en terme d'interactivité avec le texte, n'est pas terrible-terrible.

Dans les deux cas, il faut en convenir, les épisodes sont beaucoup trop longs — même si la subdivision en jour, mettant un peu en abyme la structure calendaire d'un blog ou de twitter, compense un peu l'encombrement. Ainsi alourdis, ces dispositifs peinent à étendre leur lectorat par-delà un cercle de quelques dizaines de passionnés, prêts à lire le texte malgré tout.

Si theshatteredworld représente la pointe extrême du roman-feuilleton uchronique individualiste (l'auteur contrôle tout, même la police et le format de son texte), le cas inverse existe également. Le site althistory est un wiki. Décalqué sur celui de wikipédia, son fonctionnement permet à n'importe quel utitilisateur inscrit de rédiger son uchronie ou de participer à la rédaction d'une uchronie préexistante. Toujours comme wikipédia, la communauté désigne des articles de qualité qui peuvent être fort développés. L'un d'entre eux qui imagine une colonisation à l'envers de l'Europe par les civilisations précolombienne possède l'ampleur d'un court roman. Son découpage rappelle le roman-feuilleton (ce qui justifie notre intérêt) : les subdivisions sont créées progressivement, par ordre chronologique. Dans l'exemple qui nous intéresse, la rédaction détaillée s'est interrompue à partir de 1510, et la rédaction planifiée ne va pas au-delà de 1750. C'est une œuvre ouverte qui pourrait être étendue indéfiniment : des articles potentiels visent à étudier les langues et cultures de cet univers parallèle.

Qu'ils écrivent sur un blog ou collaborent sur un wiki, les webuchronistes se retrouvent dans la même situation que la plupart des webromanciers : les critiques et intermédiaires les ignorent. Paradoxalement, les pure-players leur sont davantage fermés que les médias traditionnels. Créé assez récemment, le webzine de l'Uchronie, Uchronies.com, ne chronique aucune publication sur Internet, alors qu'il n'hésite pas à rendre compte de certaines productions faiblement uchroniques. Uchronia, le vénérable père fondateur de la critique uchronique en ligne, ne montre guère plus d'ouverture : n'existe que ce qui est publié sur papier. Plus modestement, je me suis fait récemment jeter d'un forum de SF réputé, pour avoir fait humblement état de mon uchronie in progress. Par contraste avec ce repli sur l'imprimé, L'Histoire revisitée d'Eric B. Henriet consacre une large part de sa bibliographie à recenser l'ensemble des webuchronies existantes.

Il se peut que ces expérimentations numériques soient d'une qualité littéraire toute relative (et je m'inclus volontiers là-dedans). Cependant, pour reprendre une antienne de M. de Lapalisse, elles ont le mérite d'expérimenter. De préparer le terrain où paraîtront les Masterpieces à venir. Et ce n'est pas en les laissant traîner dans l'obscurité qu'on facilitera cette éclosion.

jeudi 18 août 2011

La Science-fiction ou le salut par les mots

Publié depuis un peu moins de deux semaines, mon wiki-roman-feuilleton a failli faire son entrée dans le wiktionnaire. Mardi soir, ArseniureDeGallium me contactait en ces termes sur Wikipédia :

Bonjour. La lecture de ton blog m'a amené à compléter la page conversant sur le Wiktionnaire. Il semble que tu utilises ce mot pour désigner une machine (je n'ai pas tout lu, désolé). Est-ce toi qui a inventé ce sens, ou cela a-t-il été utilisé par d'autres (traducteurs) en SF ? Parce que si oui, il faut l'ajouter à l'article. Je n'ai aucune réticence à citer ton blog pour justifier le sens d'un mot, mais nos critères d'acceptation se résument en « n'est pas utilisé seulement par son créateur », alors... PS : d'ailleurs la citation est déjà prête et formatée sur wikt:Discussion:conversant.

Ce message est aussi flatteur qu'inattendu. Les voies de la réception littéraire sont impénétrables. Jamais je n'aurais pensé que mon petit feuilleton aurait une incidence sur le wiktionnaire (et donc par ricochet sur la langue française parlée).

Jusqu'au 16 août, la page conversant ne comprenait que deux acceptions : 1° le participe présent de converser / 2° l'adjectif anglais généralement traduit par expérimenté. Le passage d'ArseniureDeGallium entraîne deux adjonctions, l'une actuelle, l'autre potentielle. Il dépose tout d'abord sur la page un emploi sociologico-linguistique du terme : personne qui mène la conversation. Il s'agit assez probablement d'un héritage de la linguistique structurale qui, avide de néologisme et de vocabulaires techniques, nous a déjà légué quantité de joyeusetés : allocuteur, allocutaire, actantiel etc.

Parallèlement, il indique en page de discussion un autre sens possible qui est le mien. Le conversant qui apparaît dès le premier épisode de mon feuilleton est un néologisme. J'en ai donné une éfinition assez lâche dans mon résumé : « sorte de robot doué de parole (et d'un certain sens de la répartie ». Plus spécifiquement, le conversant se distinguerait des robots traditionnels en ce qu'il n'agit pas mais ne fait que parler. En identifiant l'intonation de son interlocuteur, il définit statistiquement la réponse adaptée à son discours.

A l'appui de cet autre sens possible, on trouve un extrait du 2d épisode du wiki-roman-feuilleton :


La citation reste en attente de validation, mais elle est présentée avec tous les attributs de la scientificité : auteur-titre-date. Lorsqu'il m'arrive de rédiger des travaux académiques autour de productions numériques je ne procède pas autrement. Cet appareillage lexicologique m'incite à regarder mon texte tout autrement. Je n'y lis plus seulement ce que j'avais écrit — à savoir un simple chaînon narratif et descriptif. Je découvre une « citation », un morceau de texte détaché de son contexte et venu appuyer tout autre chose qu'une histoire : une acception lexicale, l'indice d'une réalité sémantique. En quelque sorte, mon écrit m'échappe. Il vient servir des objectifs que je n'avais absolument pas prévu. Il se dictionnarise et me revient complètement changé.

Cette dictionnarisation est, pour n'importe quel écrivain, un honneur recherché : c'est la marque d'une intronisation, d'une pénétration dans le langage de tous les jours. Né sur une feuille de papier ou un écran numérique, le néologisme devient parlé. Certains auteurs, comme Soljenitsyne, se font même une spécialité d'accumuler les néologismes.

L'écrivain tout court se satisfait de cette modeste participation à l'enrichissement de sa langue. L'écrivain de science fiction en tire lui une jouissance presque démesurée. En témoigne, cette très narcissique considération d'Isaac Asimov :

En utilisant le terme « robotique » pour décrire l'étude des robots, j'avait créé sans le savoir un nouveau terme […] Le mot est maintenant dans le langage courant. Des journaux et des livres s'en servent dans leurs titres, et l'on se souvient que j'en suis l'inventeur. Et n'allez pas croire que je n'en tire pas une fierté légitime : les gens qui ont créé un vocabulaire scientifique usité ne sont pas légion, et bien qu'ayant agi inconsciemment, je n'ai aucune intention de laisser sombrer dans l'oubli cette anecdote [Préface in Le grand Livre des robots, I, Omnibus, p. 12]

On pourrait se demander d'où vient cette fierté légitime. Une entrée dans le dictionnaire c'est bien, mais il y a tout de même des choses plus importantes dans la vie, qu'elle soit littéraire ou non. J'expliciterais volontiers cette fixation en des termes sociaux-psychologiques.

Comme tout vulgarisateur, l'écrivain de science-fiction intériorise généralement un complexe d'infériorité par rapport à la communauté scientifique. Il ne fait pas partie de ceux qui agissent. Il est confiné à la périphérie, dans le no man's land qui sépare l'initié du non-initié. Il n'a que ses mots à disposition. Son seul capital est lexical. Il ne va pas se priver d'en user.

Dans le cas d'Asimov, cette revanche par le dictionnaire est patente. Scientifique médiocre, il peine à mener ses études de chimie à son terme. Au cours de l'année 1942 — celle-là même où il invente le terme « robotique » — il use ses chaussures dans les couloirs d'université pour pouvoir entreprendre un PhD. Achevée en 1948, sa thèse sur la « cinématique de la réaction d'inactivation de la tyrosinase pendant sa catalyse de l'oxydation aérobique du catéchol » manque de peu d'être invalidée pendant la soutenance. Peu de temps avant, il en avait conçu une parodie bouffonne, « Les propriétés endochroniques de la thiotimoline resublimée », qui est malencontreusement publiée sous sa vrai nom. Par chance, le jury avait de l'humour. Asimov devint docteur malgré tout… Il commence à enseigner à l'Université de Boston l'année suivante. En dépit de son intérêt pour la pédagogie scientifique, il ne se passionne pas vraiment pour son travail. Dès lors qu'il a la possibilité de vivre de sa plume, il quitte le monde universitaire sans regret. L'année de son départ, il pousse même le vice jusqu'à rédiger un polar qui, se passant dans un college feutré, s'ouvre sur le meurtre d'un étudiant. Toute ressemblance avec les intentions réelles de l'auteur n'étant que pure coïncidence…

Pour autant, cette motivation psychologique (une vengeance à la Monte Cristo) paraît un peu simpliste. Tous les écrivains de SF ne sont pas des scientifiques ratés, en quête d'une légitimité seconde. Il convient également de considérer un motif beaucoup plus rationnel : la crédibilité d'un texte de science-fiction réside dans sa capacité à inventer un futur vraisemblable et familier.

La postérité de l'œuvre en dépend. La pièce de théâtre de Karel Čapek a gagné un passe-port pour l'éternité en inventant le terme de robot, alors qu'elle n'aborde que superficiellement les conséquences de l'irruption d'un être artificiel dans la société humaine (on se cantonne à une métaphore de la lutte des classes). Paradoxalement, l'Ève future de Villiers-de-l'Isle-Adam écrite 40 ans plus tôt, traite avec bien plus de profondeur la question robotique et ses implications éthiques. Mais bon, la créature qu'Edison offrait au French Lover inconsolé n'avait pas vraiment de nom… Juste un prénom : Ève.

Juste histoire de conclure, je me dois d'ajouter que mon conversant restera la page de discussion de l'article du Wiktionnaire jusqu'à nouvel ordre. Les critères d'admissibilité du wiktionnaire impliquent qu'un néologisme ne puisse être accepté que s'il n'est pas uniquement utilisé par son créateur. Ce qui n'est actuellement pas le cas. Mais bon, rien ne m'empêche de penser qu'un écrivain de SF voire un scientifique [et voilà que je reproduis le complexe d'infériorité] aille le picorer dans mon feuilleton.

wiki-roman-feuilleton (15/60)

ABCD… ABCD… Abécédaire ? Hmm… Ça ne me dit rien du tout.

Guido Colón était soucieux. Une crevasse perlait sur sa joue gauche. Cherchant un éxutoire au stress, ses dents tiraillaient un bout de chair intra-buccal. Perdu dans le vide, son regard fixait Ramaad par intermittence.

— Tu as pensé à regarder sur les encyclopédies ?
— J'ai fiché tous les articles correspondants à cette identité. Il y en un peu moins d'une centaine.
— Et alors ?
— Rien qui vaille la peine. Des associations d'amateurs dans la plupart des cas, trois maisons d'édition de manuels de lecture, plusieurs groupes de recherche en communication et en linguistique. Je suis même tombé sur le pseudo d'un écrivain spécialisé dans la rédaction de novellettes érotiques impliquant des extraterrestres. Du menu fretin. Tout ce monde là n'aurait pas les moyens de débaucher et de former un agent double au sein de la Fondation.
— Je peux voir…

Ramaad lui tendit une feuille écran épaisse d'un demi-centimètre. Elle n'était pas trop facile à manipuler. Sa mémoire assez étendue permettait de consigner un grand nombre de données. La liste commençait comme suit :


— Et dans les articles supprimés ? Les articles privés ?
— Tu penses bien que je n'ai pas cantonné mon audit à l'espace principal. J'ai tout pris en compte. L'ABCD d'Elika, si elle existe, s'est bien cachée. À moins qu'il ne s'agisse d'un nom de code. Si c'est le cas, on ne la trouvera jamais.
— On peut poursuivre la filature.
— Possible. Mais je suis un peu dubitatif. Elikia est un type très secret et très prudent. Il a été formé par la dissidence Bandangunaise. Maintenant qu'il pense avoir été surpris, il va redoubler d'attention. Faudra y aller en douceur. Ça va prendre du temps. La Fondation n'aura peut-être pas la patience.
— Effectivement. Il n'y a pas vraiment d'autres solutions. J'ai peut-être une dernière carte à jouer. Mais ce n'est pas à côté. Et ça ne marchera pas forcément.

Ramaad s'entendit répondre « pourquoi pas ». Deux heures plus tard il se retrouvaient dans le TTGV du sud-ouest-ouest. À moins d'un retard, ils seraient à Genève en 57 minutes.