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mardi 20 septembre 2011

wiki-roman-feuilleton (19/60)

La question de Guido Colón flottait dans l’air. Un grand silence s’en était suivi. Panubert ne tenait pas à faire à ces visiteurs impénitents l’honneur d’une réponse immédiate. Il pivota doucement sur ses pieds et prit le temps de poser sa voix — du temps où il s’appelait encore Piccard-Streim il avait reçu une formation avancée en media-training…
— Vous connaissez ma position à ce sujet. Elle n’a pas changé. Je suis un simple contributeur de la Fondation (un peon comme on disait autrefois). Je me contrefous de ces histoires de cabales
— Et la cabale alteromande ?
— Je ne vois vraiment pas de quoi vous voulez parlez.
Panubert alluma une branche de chanvre. Son parfum meublait les incertitudes du moment. Un peu agacé par cette politique de dénégation, Colón entreprit de la trancher menue. Il s’adressa au conversant :
— Eh, petit. Qu’est-ce que c’est déjà que la cabale alteromande ?
Le conversant brancha ses circuits sur les ressources afférentes des encyclopédies premières et secondes :
— La cabale alteromande a été fondée en juin 2028 pour répondre à la domination quasi-totale de la cabale romande sur la Suisse francophone. Il s’agit d’une organisation secrète. L’identité exacte de ses membres n’a pas été publicisée jusqu’à ce jour. Elle s’est notamment fait connaître par ses actes de sabotage sur certains serveurs de la Fondation qui ont entraîné la perte de plusieurs dizaines d’articles. Elle est décrétée organisation terroriste par la directive européenne du 12 juillet 2031. Selon plusieurs sources officieuses, elle aurait planifié une série d’attentats contre diverses institutions proches de la cabale romande. A ce jour aucun d’entre eux n’a été mis à exécution. L’organisation demeure inactive depuis quelques années. La majorité des agences de sécurité l’ont retirée de leur liste noire.
Le conversant acheva assez sèchement son exposé. Il n’avait pas pu ne pas remarquer l’anxiété de son propriétaire. Panubert se tenait toujours debout. Il faisait des efforts visibles pour assouplir ses traits. Colón se retourna vers lui :
— Ça vous dit quelque chose ?
— Je connais vaguement cette organisation.
— Connaissez aussi vaguement ses membres ?
— Vaguement…
— Pourriez-vous leur laisser un message ?
— C’est très improbable. Je peux faire de mon mieux.
— Bien. Nous aimerions accéder au Répertoire des sigles et qualifications.
— Mais… Vous êtes membres de la Fondation. Vous avez un accès libre.
— Nous ne tenons pas à ce que notre hiérarchie soit au courant. Par contre, nous savons que la cabale alteromande a piraté le Répertoire en juin 2036, si je ne m’abuse.
— Je n’en sais rien. Cela se peut. Maintenant si vous permettez j’ai un travail urgent et je me vois dans l’obligation d’abréger notre entretien. Je vous recontacterai.
Sur ces quelques paroles, le président-fondateur de la cabale alteromande Antoine Panubert mit fin à l’entrevue.

vendredi 16 septembre 2011

wiki-roman-feuilleton (16/60)

Guido Colón était soucieux. Il n’en avait rien laissé paraître à Ramaad afin de ne pas le démotiver. A mesure que le TTGV se rapprochait de Genève, ce masque confiant s’estompait. Il cogitait.
— Quelque chose ne va pas ?
— Non. Enfin, j’espère que non.
— J’espère ?
— Nous ne serons pas forcément aidé. Officiellement, le centre wikipédien de Genève dépend du siège francophone de la Fondation — donc de Paris. En réalité il y a, comment dire, une cabale
Ramaad connaissait ce terme. Il faisait originellement parti du folklore associatif. Puis, avec le temps, il avait pris une ampleur plus inquiétante. Au début des années 30, la Fondation avait même failli éclater sous la pression d’une multitude de ligues occultes (le nom de certaines d’entre elles demeuraient un mystère : que cherchaient au juste les inclusionnistes ?). Une ferme reprise en main s’en était suivie, mais les ligues subsistaient : certaines passaient dans l’underground et connaissaient des fortunes plus ou moins variables (plusieurs rumeurs faisaient état d’une affiliation du trésorier de l’encyclopédie francophone avec la ligue jeune-administrateur) ; d’autres conservaient une mainmise locale : c’était le cas de la cabale romande.

De fait, mener une enquête à Genève n’avait rien d’un travail de routine. Il allait falloir ruser, composer avec une multitude d’acteurs différents (les autorités cantonales, la Fondation, la cabale, d’invisibles ennemis…). L’on ne pouvait vraiment compter que sur soi-même. Dur job.

Le TTGV décélérait. Il pénétrait doucement la Grande Gare Souterraine, qualifiée de GGS ou de Souterraine par les gens pressés. Ramaad tira parti des dernières minutes d’approche pour grignoter un kebab végétarien. En dépit de nombreuses tentatives d’accoutumance, son estomac travaillait mal à des vitesses excédant 500 km/h.

Guido Colón connaissait bien la GGS et ses couloirs à tiroirs. Il prit Ramaad par le bras et le guida comme il guiderait un petit enfant. Ils prirent successivement trois escalators, saisirent deux tapis roulants, traversèrent cinq portes automatiques et attrapèrent le sous-marin qui effectuait la navette entre la GGS et la surface du Lac Léman — un bon raccourci.


Ils étaient à peine arrivé à la surface, qu’un conversant-taxi les héla. Colón déclina cette proposition un peu trop appuyée. Le conversant se permit de répondre (son comportement devait être de tout évidence décalqué sur celui d’un vrai taxi) :
— Vous avez tort. On peut facilement se perdre dans Genève.