On pouvait facilement se perdre dans Genève. C'était une grande ville et sa grandeur était toute récente.
La grande crise de dix ans (2007-2017) n'avait pas vraiment fait le malheur des Suisses. Ils en avaient un peu souffert, mais pour des raisons inverses de l'ensemble du monde occidental. La confédération faisait, à tous égards, l'effet d'une valeur refuge. Tandis que l'euro plongeait, le franc suisse ne cessait de s'apprécier.
Tout au long de la décennie 2010 les biens n'ont cessé de traverser la frontière suisse en sens unique. Les personnes ont suivi de peu. Le déclin puis la disparition des États ont incité la population active à migrer là où la vie sociale et économique restait organisée : en Chine, dans les démocraties moyen-orientales et, dans une moindre mesure, dans la Confédération suisse…
Par contraste avec la tendance générale au dépeuplement, les cantons s'engorgeaient d'une continuelle émigration. Il avait fallu réorganiser les structures administratives en conséquence. Agrégeant les communes limitrophes de Pregny-Chambésy, Cologny, Chêne-Bougeries, Veyrier, Carouge, Lancy, Vernier et Grand-Saconnex, Genève était passé du statut de métropole économico-culturelle à celui de métropole tout court. De récentes études de l'OCSTAT mettait en évidence ce phénomène de mégalopolisation (quelque fois qualifié de genèvisation) :
Colón était un peu pressé de trouver un contact fiable dans cette cité un peu sauvage. Il y avait déjà séjourné à plusieurs reprises, la dernière fois pas plus tard qu'en 2038. Toutefois, les infrastructures bougeaient vite. Des éco-maisons poussaient comme des champignons. Les murs se recouvraient, à des fins esthétiques, d'une épaisse végétation (une nouvelle espèce d'herbe qui poussait à la verticale était particulièrement prisée). C'était un peu oppressant.
Il s'arrêta un instant à l'ombre d'un grand arbre dont l'intérieur évidé accueillait des toilettes publiques. Il saisit une feuille-écran et consulta l'encyclopédie seconde. Il avait un nom en tête. Le bonhomme était toujours vivant. Apparemment, ses convictions n'avaient pas changé. On pourrait facilement l'utiliser.
Il éteignit la feuille-écran, y glissa un peu de chanvre, la roula et commença à fumer doucement.
samedi 17 septembre 2011
vendredi 16 septembre 2011
wiki-roman-feuilleton (16/60)
Guido Colón était soucieux. Il n’en avait rien laissé paraître à Ramaad afin de ne pas le démotiver. A mesure que le TTGV se rapprochait de Genève, ce masque confiant s’estompait. Il cogitait.
De fait, mener une enquête à Genève n’avait rien d’un travail de routine. Il allait falloir ruser, composer avec une multitude d’acteurs différents (les autorités cantonales, la Fondation, la cabale, d’invisibles ennemis…). L’on ne pouvait vraiment compter que sur soi-même. Dur job.
Le TTGV décélérait. Il pénétrait doucement la Grande Gare Souterraine, qualifiée de GGS ou de Souterraine par les gens pressés. Ramaad tira parti des dernières minutes d’approche pour grignoter un kebab végétarien. En dépit de nombreuses tentatives d’accoutumance, son estomac travaillait mal à des vitesses excédant 500 km/h.
Guido Colón connaissait bien la GGS et ses couloirs à tiroirs. Il prit Ramaad par le bras et le guida comme il guiderait un petit enfant. Ils prirent successivement trois escalators, saisirent deux tapis roulants, traversèrent cinq portes automatiques et attrapèrent le sous-marin qui effectuait la navette entre la GGS et la surface du Lac Léman — un bon raccourci.
Ils étaient à peine arrivé à la surface, qu’un conversant-taxi les héla. Colón déclina cette proposition un peu trop appuyée. Le conversant se permit de répondre (son comportement devait être de tout évidence décalqué sur celui d’un vrai taxi) :
— Quelque chose ne va pas ?Ramaad connaissait ce terme. Il faisait originellement parti du folklore associatif. Puis, avec le temps, il avait pris une ampleur plus inquiétante. Au début des années 30, la Fondation avait même failli éclater sous la pression d’une multitude de ligues occultes (le nom de certaines d’entre elles demeuraient un mystère : que cherchaient au juste les inclusionnistes ?). Une ferme reprise en main s’en était suivie, mais les ligues subsistaient : certaines passaient dans l’underground et connaissaient des fortunes plus ou moins variables (plusieurs rumeurs faisaient état d’une affiliation du trésorier de l’encyclopédie francophone avec la ligue jeune-administrateur) ; d’autres conservaient une mainmise locale : c’était le cas de la cabale romande.
— Non. Enfin, j’espère que non.
— J’espère ?
— Nous ne serons pas forcément aidé. Officiellement, le centre wikipédien de Genève dépend du siège francophone de la Fondation — donc de Paris. En réalité il y a, comment dire, une cabale
De fait, mener une enquête à Genève n’avait rien d’un travail de routine. Il allait falloir ruser, composer avec une multitude d’acteurs différents (les autorités cantonales, la Fondation, la cabale, d’invisibles ennemis…). L’on ne pouvait vraiment compter que sur soi-même. Dur job.
Le TTGV décélérait. Il pénétrait doucement la Grande Gare Souterraine, qualifiée de GGS ou de Souterraine par les gens pressés. Ramaad tira parti des dernières minutes d’approche pour grignoter un kebab végétarien. En dépit de nombreuses tentatives d’accoutumance, son estomac travaillait mal à des vitesses excédant 500 km/h.
Guido Colón connaissait bien la GGS et ses couloirs à tiroirs. Il prit Ramaad par le bras et le guida comme il guiderait un petit enfant. Ils prirent successivement trois escalators, saisirent deux tapis roulants, traversèrent cinq portes automatiques et attrapèrent le sous-marin qui effectuait la navette entre la GGS et la surface du Lac Léman — un bon raccourci.
Ils étaient à peine arrivé à la surface, qu’un conversant-taxi les héla. Colón déclina cette proposition un peu trop appuyée. Le conversant se permit de répondre (son comportement devait être de tout évidence décalqué sur celui d’un vrai taxi) :
— Vous avez tort. On peut facilement se perdre dans Genève.
samedi 27 août 2011
Et si Kadhafi avait gagné la guerre ? (2/5)
La Libye était calme. Depuis une dizaine de jours, loyaliste et rebelles se regardaient en chiens de faïence. Une frontière informelle s’était mise en place le long d’une ligne qui, partie de Brega, courait en droite ligne jusqu’au Tchad. Des combats éclataient sporadiquement. Le front ne bougeait plus.
Depuis la mi-mars le colonel Kadhafi avait entièrement repris le contrôle de ce qu’il est convenu d’appeler maintenant la Libye-de-l’ouest. Sabratha, Zaouïa et Misrata étaient rapidement tombées. Les renforts venus de Benghazi demeuraient contenus au-delà de Ras Lanouf. Le relatif succès de la contre-offensive loyaliste tenait à sa relative modération. Devançant les accusations de l’occident, l’armée n’avait pas eu recours à l’aviation. Toutes les interventions s’étaient déroulés au sol…
En dépit des insistances du gouvernement français, l’ONU rechignait à s’ingérer dans les affaires libyennes. Tandis que les russes et les chinois freinaient des quatre fers, Ban Ki-Moon se contentait de quelques sévères attaques verbales, se disant scandalisé, insistant sur l’arrêt des violences, estimant que Kadhafi n’avait pas tenu parole. Le Kadhafi en question regardait et lisait régulièrement ces implacables sermons. Ces mains s’agitaient convulsivement. Il faisait semblant de trembler pour amuser la galerie.
Néanmoins, les tractations avançaient. Medvedev et Hu Jintao constataient la multiplication de revendications révolutionnaires dans leur pays respectifs. Il importait de détourner l’attention de l’opinion publique des pays développés. Il fallait un os à ronger. La Libye pourrait être cet os.
Des rumeurs circulaient quand à l’adoption prochaine d’une résolution par le conseil de sécurité. Ses termes demeuraient flous (d’aucuns parlaient d’une zone d’exclusion aérienne…). A vrai dire ça n’avait aucune importance : une fois la brèche ouverte, il était facile de s’y engouffrer.
La Base aérienne 126 Solenzara vivait dans l’expectative d’un déploiement imminent. Le personnel permanent (environ un millier de personnes) voyait passer et repasser les chasseurs au gré de l’évolution de l’actualité et des évolutions subséquente de la stratégie militaire. La mer était tranquille. Derrière l’horizon, on devinait la présence lointaine et trouble des côtes libyennes et de leurs découpages politiques improvisés.
L’ingénieur XYZ ne devinait pas. Il surveillait, par radars et satellites interposés, les mouvements maritimes en provenance du golfe de Tripoli. Jusqu’ici, et depuis bientôt un mois, RAS. Il connaissait mal la région qu’il était censé observer huit heures sur vingt-quatre. Il avait commencé à se renseigner. A cette fin, il avait acheté, par erreur, le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Il trouvait le ton un peu trop métaphorique. Il n'avait pas encore compris que le presque-Goncourt 1951 n’avait pas grand chose à voir avec le Golfe de Syrte — hormis quelques coïncidences fortuites. Il feuilletait et attrapait au passage quelques phrases :
Trois lueurs se répercutaient sur le radar. XYZ ne les avait pas vus paraître — il alternait assez imprudemment, travail et lecture. Les trois bâtiments n’avaient pas de pavillon. Ils n’étaient pas déclarés. Ce pouvait être des radeaux de rescapés. Il y a quelques semaines, on avait faussement prétendu qu’un porte-avion français aurait délibérément ignoré une embarcation d’émigrés sur le point de sombrer. Il convenait d’éviter la réalisation de ce drame fantasmé…
XYZ contacta une frégate sise à proximité des eaux territoriales libyenne. « On les a aussi repéré. On va venir à leur rencontre ». XYZ se recala sur son siège. Il regardait fixement l’avancée des trois inconnues. Il se fatigua rapidement du spectacle et reprit sa lecture par intermittence. Une demi-heure plus tard, la frégate le rappela « Ne sommes pas parvenus à les rattraper. Avons eu une conversation radio. Prétendent avoir fait défection et chercher hospitalité en France. Leur avons enjoint de s’arrêter à proximité de Lampedusa ».
Les trois lueurs continuaient de filer. Elles étaient équipées d’un moteur puissant qui les amenait sans trop d’effort au-delà des 30 nœuds…
Depuis la mi-mars le colonel Kadhafi avait entièrement repris le contrôle de ce qu’il est convenu d’appeler maintenant la Libye-de-l’ouest. Sabratha, Zaouïa et Misrata étaient rapidement tombées. Les renforts venus de Benghazi demeuraient contenus au-delà de Ras Lanouf. Le relatif succès de la contre-offensive loyaliste tenait à sa relative modération. Devançant les accusations de l’occident, l’armée n’avait pas eu recours à l’aviation. Toutes les interventions s’étaient déroulés au sol…
En dépit des insistances du gouvernement français, l’ONU rechignait à s’ingérer dans les affaires libyennes. Tandis que les russes et les chinois freinaient des quatre fers, Ban Ki-Moon se contentait de quelques sévères attaques verbales, se disant scandalisé, insistant sur l’arrêt des violences, estimant que Kadhafi n’avait pas tenu parole. Le Kadhafi en question regardait et lisait régulièrement ces implacables sermons. Ces mains s’agitaient convulsivement. Il faisait semblant de trembler pour amuser la galerie.
Néanmoins, les tractations avançaient. Medvedev et Hu Jintao constataient la multiplication de revendications révolutionnaires dans leur pays respectifs. Il importait de détourner l’attention de l’opinion publique des pays développés. Il fallait un os à ronger. La Libye pourrait être cet os.
Des rumeurs circulaient quand à l’adoption prochaine d’une résolution par le conseil de sécurité. Ses termes demeuraient flous (d’aucuns parlaient d’une zone d’exclusion aérienne…). A vrai dire ça n’avait aucune importance : une fois la brèche ouverte, il était facile de s’y engouffrer.
La Base aérienne 126 Solenzara vivait dans l’expectative d’un déploiement imminent. Le personnel permanent (environ un millier de personnes) voyait passer et repasser les chasseurs au gré de l’évolution de l’actualité et des évolutions subséquente de la stratégie militaire. La mer était tranquille. Derrière l’horizon, on devinait la présence lointaine et trouble des côtes libyennes et de leurs découpages politiques improvisés.
L’ingénieur XYZ ne devinait pas. Il surveillait, par radars et satellites interposés, les mouvements maritimes en provenance du golfe de Tripoli. Jusqu’ici, et depuis bientôt un mois, RAS. Il connaissait mal la région qu’il était censé observer huit heures sur vingt-quatre. Il avait commencé à se renseigner. A cette fin, il avait acheté, par erreur, le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Il trouvait le ton un peu trop métaphorique. Il n'avait pas encore compris que le presque-Goncourt 1951 n’avait pas grand chose à voir avec le Golfe de Syrte — hormis quelques coïncidences fortuites. Il feuilletait et attrapait au passage quelques phrases :
Très au-delà, prodigieux d’éloignement derrière cet interdit magique, s’étendaient les espaces inconnus… N’allons pas plus loin… Le rivage vibra… On entendit se répercuter trois coups de canon…
Trois lueurs se répercutaient sur le radar. XYZ ne les avait pas vus paraître — il alternait assez imprudemment, travail et lecture. Les trois bâtiments n’avaient pas de pavillon. Ils n’étaient pas déclarés. Ce pouvait être des radeaux de rescapés. Il y a quelques semaines, on avait faussement prétendu qu’un porte-avion français aurait délibérément ignoré une embarcation d’émigrés sur le point de sombrer. Il convenait d’éviter la réalisation de ce drame fantasmé…
XYZ contacta une frégate sise à proximité des eaux territoriales libyenne. « On les a aussi repéré. On va venir à leur rencontre ». XYZ se recala sur son siège. Il regardait fixement l’avancée des trois inconnues. Il se fatigua rapidement du spectacle et reprit sa lecture par intermittence. Une demi-heure plus tard, la frégate le rappela « Ne sommes pas parvenus à les rattraper. Avons eu une conversation radio. Prétendent avoir fait défection et chercher hospitalité en France. Leur avons enjoint de s’arrêter à proximité de Lampedusa ».
Les trois lueurs continuaient de filer. Elles étaient équipées d’un moteur puissant qui les amenait sans trop d’effort au-delà des 30 nœuds…
vendredi 26 août 2011
Et si Kadhafi avait gagné la guerre ? (1/5)
Après avoir examiné à deux reprises l'uchronie en ligne (cf. ici et là), j'ai un peu envie de passer aux travaux pratiques. Voici une uchronie un peu particulière, car elle se situe in media res : le point de divergence est très récent voire immédiat ; la séquence événementielle qu'il implique n'est pas close.
Le guide de la Révolution reposait dans un fauteuil trop grand pour lui. Sa main pendante tenait un large parapluie noir, resté ouvert. Son attitude noueuse traduisait une certaine frustration.
Il avait fini par croire à sa propre propagande. Ses mythes se retournaient contre lui. Il avait encouragé pendant des décennies l’essor démographique d’un État libyen faiblement peuplé. Il souhaitait par là émulsionner la grandeur d’un pays-sandwich, pris en tenaille par des concurrents autrement plus puissants et développés (Algérie, Égypte, Tunisie…). Et puis, c’était un moyen certainement efficace de déstabiliser l’occident. Les leaders européens d’extrême-droite avaient bu comme du petit lait ses annonces abracadabrantes d’une invasion prochaine des peuples du nord par les peuples du sud. L’Europe devenue un satellite de l’islam… Du grand n’importe quoi qui avait ses adeptes. Le Guide ne se privait pas d’alimenter ces craintes fantasmatiques. Il avait bien lu son Marx dans sa jeunesse. Il savait que les peuples carburent à l’opium. A force de le distribuer, il en avait d’ailleurs peut-être abusé.
Il y avait eu des ratés dans la machine à rêve (ou à cauchemar). Ainsi, au lieu de proliférer gentiment en attendant le grand soir, la jeunesse libyenne s’était retournée contre son père spirituel. Un imprévu un tantinet problématique. Bien sûr la CIA et le Mossad avaient probablement drogué ces jeunes insconscients : à opium, opium et demi. Ces gens-là sont capables de tout. Surtout dès lors qu’il s’agit d’abattre le Destin mondial de la Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste.
Le Guide ruminait ainsi, dans l’obscurité, se demandant par moment si ses grandes visions paranoïaques ne nécessitaient pas quelques variables d’ajustements. Une dizaine dignitaires entrèrent. Ils étaient mal habillés, mal coiffés, mal foutus pour tout dire. Parmi eux, le Guide reconnaissaient deux voire peut-être trois de ses fils. Il y avait de l’urgence dans l’air.
Le guide de la Révolution reposait dans un fauteuil trop grand pour lui. Sa main pendante tenait un large parapluie noir, resté ouvert. Son attitude noueuse traduisait une certaine frustration.
Il avait fini par croire à sa propre propagande. Ses mythes se retournaient contre lui. Il avait encouragé pendant des décennies l’essor démographique d’un État libyen faiblement peuplé. Il souhaitait par là émulsionner la grandeur d’un pays-sandwich, pris en tenaille par des concurrents autrement plus puissants et développés (Algérie, Égypte, Tunisie…). Et puis, c’était un moyen certainement efficace de déstabiliser l’occident. Les leaders européens d’extrême-droite avaient bu comme du petit lait ses annonces abracadabrantes d’une invasion prochaine des peuples du nord par les peuples du sud. L’Europe devenue un satellite de l’islam… Du grand n’importe quoi qui avait ses adeptes. Le Guide ne se privait pas d’alimenter ces craintes fantasmatiques. Il avait bien lu son Marx dans sa jeunesse. Il savait que les peuples carburent à l’opium. A force de le distribuer, il en avait d’ailleurs peut-être abusé.
Il y avait eu des ratés dans la machine à rêve (ou à cauchemar). Ainsi, au lieu de proliférer gentiment en attendant le grand soir, la jeunesse libyenne s’était retournée contre son père spirituel. Un imprévu un tantinet problématique. Bien sûr la CIA et le Mossad avaient probablement drogué ces jeunes insconscients : à opium, opium et demi. Ces gens-là sont capables de tout. Surtout dès lors qu’il s’agit d’abattre le Destin mondial de la Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste.
Le Guide ruminait ainsi, dans l’obscurité, se demandant par moment si ses grandes visions paranoïaques ne nécessitaient pas quelques variables d’ajustements. Une dizaine dignitaires entrèrent. Ils étaient mal habillés, mal coiffés, mal foutus pour tout dire. Parmi eux, le Guide reconnaissaient deux voire peut-être trois de ses fils. Il y avait de l’urgence dans l’air.
— On a du nouveau. Très nouveau…Le Guide explosa de rire. Il aligna quelques qualificatifs choisis (mendiant, face de rat, queue de cochon…) et prononça un petit réquisitoire-fleuve de dix minutes. Il se calma progressivement. Il commençait à grignoter quelques bouchées de Bazin lorsque les dignitaires exposèrent leurs doléances.
— Oui…
— Notre agent à Paris…
— On a un agent à Paris ?
— Un seul. Il tient une couverture. De marchand d’aspirateur. Mais il a aussi ses entrées à l'Élysée. Pour tout dire, il fournit l’entreprise de nettoyage du lieu. Quelques fois, les larbins lui apprennent des trucs pas cons.
— Dis toujours.
— Un des larbins a surpris une conversation entre Sarkozy et un de ses conseillers. Un chauve à lunettes. Ils causaient des sondages, de la baisse de popularité du gouvernement, de la Tunisie. Et pis ils en sont venus à parler de toi.
— Alors ? Ils ont marqué de la déférence ?
— Pas trop. Ils t’ont traité d’argument électoral. Ils ont embrayé sur le fait que t’es une cible idéale, que l’occident te déteste, que la Libye a du pétrole, que Thatcher a eu les Malouines et que, ça plus ça plus ça, ils avaient tout intérêt à te buter.
— Faut réagir vite. Tant qu’on ne sait pas qu’on sait.Silence. Progressivement, certains dignitaires se confièrent. Les confidences virèrent la conversation puis au brouhaha. On ne savait plus où donner de l’oreille. Le Guide observait ce triste spectacle sans beaucoup d’appréhension. A force de mâcher du Bazin, il avait fini se trouver nez à nez avec une idée idiote qui le fit sourire. Ça n’allait pas marcher. Mais, si ça marchait…
— Saif a raison. Si on traîne trop le f… le président français aura tout le temps d’en appeler à l’ONU.
— Laisse faire. Dmitri et Vladimir ne voudront jamais. Ce sont des amis. Des partenaires. J’ai acheté du matériel russe pour plusieurs milliards.
— Ne prend pas le risque, frère Guide. Les soviétiques t’ont déjà laissé tombé. Les russes ne valent pas mieux.
— Alors on fait quoi ?
jeudi 25 août 2011
Uchronies : le repli sur les marges
L'uchronie en ligne suit un peu le principe de l'iceberg. Une toute petite partie de cette production textuelle est immédiatement visible. Il suffit de gratter un peu pour découvrir des ramifications sans fin. Je pensais avoir fait le tour de la question après mon précédent billet. Et voici que je découvre plein de trucs intéressants. En fait de la matière pour plusieurs billets.
Commençons dans l'ordre par une initiative assez médiatisée qui a pourtant échappé à mon regard facilement aguiché d'uchronophile : le dossier uchronie de nabbu.com. L'éditorial a des allures de blockbuster — on va voir ce qu'on va voir :
Et… pas grand chose. Pour ceux qui connaissent un peu le genre, l'intérêt est limité. Loin de faire le tour le la question, le supposé dossier se limite à une simple collation de fiches de lecture. Les intérêts des concepteurs étaient probablement ailleurs. Comme le remarque un amateur à qui on ne le fait pas :
Heureusement, il y a les interviews, ou, plus exactement, L'interview d'Eric B. Henriet, LE spécialiste français sur la question. Il s'agit l'air de rien d'un important complément son étude déjà classique, L'histoire revisitée — Panorama de l'uchronie sous toutes ses formes. Un peu plus de 7 ans après la parution de la seconde et dernière édition, Henriet revient sur les récentes évolutions du genre. Son diagnostic n'est pas trop positif.
Passé un certain effet de mode, la littérature imprimée s'en détourne. Sans vouloir être excessivement critique, j'ai comme le sentiment que nos gransécrivains nationaux (Carrère, Schmitt, Volkoff…) ont simplement fait joujou avec un genre qui avait pour eux le relatif attrait de la nouveauté. Une fois évidé l'effet de manche initial, il n'y aurait plus grand chose à rajouter. On reste coincé sur le paradoxe du jeu avec l'histoire — un peu à l'instar du voyageur temporel de René Barjavel qui demeure prisonnier d'une succession de sophismes : « il a tué son grand-père, donc il n'existe pas. Il n'existe pas, donc il n'a pas tué son grand-père ». Le goût assez typiquement français pour le texte-pris-comme-texte ou le texte-abyme-du-texte empêche de prendre l'uchronie au sérieux comme Dick ou, plus récemment, Michael Chabon ont su le faire.
Dès lors, Henriet prend acte d'une certaine désofficialisation de l'uchronie. Son intérêt se déplace aux productions extra-littéraires. Soit, en tout premier lieu, la bande dessinée. Elle a fonctionné comme principal relais du Steampunk, ce genre-frère de l'uchronie, au moment où il menaçait de succomber à une certaine désaffection. La littérature numérique assumerait-elle également ce rôle ? L'intervieweur paraît être tout près de poser la question. Il met en évidence le cas, que nous avons déjà cité, du site 1940lafrancecontinue. Toutefois, plutôt que de le rattacher à l'ensemble plus vaste de la webuchronie, il en fait un simple exemple de l'intérêt des historiens pour cette thématique. Comme une occasion manquée…
Voilà tout ce qu'on peut dire pour l'initiative un peu mitigée de Nabbu. A ceci près qu'elle a donné lieu à un article, assez mal foutu, publié sur rue89. Vu la tonalité publicitaire de ce machin, on devine comme une espèce de renvoi d'ascenseur. Néanmoins, ça participe de la médiatisation du genre (ou ne va pas cracher sur la soupe). D'autant que ce simili-communiqué a attiré la bagatelle de 137 commentaires et 24824 visites — plus, probablement, que l'audience cumulée des webuchronies dont j'ai pu faire la critique.
Ça fait plus de trois ans que je traîne comme commentateur occasionnel sur la Rue, et d'expérience, j'ai pu remarquer que les commentaires étaient souvent plus pertinents que les articles. Notre simili-communiqué souscrit à cette observation générale. On trouve plein de choses pour peu qu'on prenne la peine de scroller / cliquer un coup : sélections de lectures, considérations générales sur le genre et référencement d'uchronies en ligne. C'est ainsi que je suis tombé sur une mine d'or, Utopiauchronia, un site italien qui propose également quelques uchronies françaises à ne pas piquer des hannetons. Bref, le sujet de mon prochain billet…
Commençons dans l'ordre par une initiative assez médiatisée qui a pourtant échappé à mon regard facilement aguiché d'uchronophile : le dossier uchronie de nabbu.com. L'éditorial a des allures de blockbuster — on va voir ce qu'on va voir :
Et… pas grand chose. Pour ceux qui connaissent un peu le genre, l'intérêt est limité. Loin de faire le tour le la question, le supposé dossier se limite à une simple collation de fiches de lecture. Les intérêts des concepteurs étaient probablement ailleurs. Comme le remarque un amateur à qui on ne le fait pas :
Apparemment, ils ont monté ce dossier avant la parution de Rêves de Gloire — Mireille Rivallan le signale comme "à paraître" dans son interview.
Heureusement, il y a les interviews, ou, plus exactement, L'interview d'Eric B. Henriet, LE spécialiste français sur la question. Il s'agit l'air de rien d'un important complément son étude déjà classique, L'histoire revisitée — Panorama de l'uchronie sous toutes ses formes. Un peu plus de 7 ans après la parution de la seconde et dernière édition, Henriet revient sur les récentes évolutions du genre. Son diagnostic n'est pas trop positif.
En France, elle [l'uchronie] n'en est pas plus avancée qu’au début des années 2000. Je pourrais même dire qu'elle a légèrement régressé.
Passé un certain effet de mode, la littérature imprimée s'en détourne. Sans vouloir être excessivement critique, j'ai comme le sentiment que nos gransécrivains nationaux (Carrère, Schmitt, Volkoff…) ont simplement fait joujou avec un genre qui avait pour eux le relatif attrait de la nouveauté. Une fois évidé l'effet de manche initial, il n'y aurait plus grand chose à rajouter. On reste coincé sur le paradoxe du jeu avec l'histoire — un peu à l'instar du voyageur temporel de René Barjavel qui demeure prisonnier d'une succession de sophismes : « il a tué son grand-père, donc il n'existe pas. Il n'existe pas, donc il n'a pas tué son grand-père ». Le goût assez typiquement français pour le texte-pris-comme-texte ou le texte-abyme-du-texte empêche de prendre l'uchronie au sérieux comme Dick ou, plus récemment, Michael Chabon ont su le faire.
Dès lors, Henriet prend acte d'une certaine désofficialisation de l'uchronie. Son intérêt se déplace aux productions extra-littéraires. Soit, en tout premier lieu, la bande dessinée. Elle a fonctionné comme principal relais du Steampunk, ce genre-frère de l'uchronie, au moment où il menaçait de succomber à une certaine désaffection. La littérature numérique assumerait-elle également ce rôle ? L'intervieweur paraît être tout près de poser la question. Il met en évidence le cas, que nous avons déjà cité, du site 1940lafrancecontinue. Toutefois, plutôt que de le rattacher à l'ensemble plus vaste de la webuchronie, il en fait un simple exemple de l'intérêt des historiens pour cette thématique. Comme une occasion manquée…
Voilà tout ce qu'on peut dire pour l'initiative un peu mitigée de Nabbu. A ceci près qu'elle a donné lieu à un article, assez mal foutu, publié sur rue89. Vu la tonalité publicitaire de ce machin, on devine comme une espèce de renvoi d'ascenseur. Néanmoins, ça participe de la médiatisation du genre (ou ne va pas cracher sur la soupe). D'autant que ce simili-communiqué a attiré la bagatelle de 137 commentaires et 24824 visites — plus, probablement, que l'audience cumulée des webuchronies dont j'ai pu faire la critique.
Ça fait plus de trois ans que je traîne comme commentateur occasionnel sur la Rue, et d'expérience, j'ai pu remarquer que les commentaires étaient souvent plus pertinents que les articles. Notre simili-communiqué souscrit à cette observation générale. On trouve plein de choses pour peu qu'on prenne la peine de scroller / cliquer un coup : sélections de lectures, considérations générales sur le genre et référencement d'uchronies en ligne. C'est ainsi que je suis tombé sur une mine d'or, Utopiauchronia, un site italien qui propose également quelques uchronies françaises à ne pas piquer des hannetons. Bref, le sujet de mon prochain billet…
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